Le tocsin sonnait.
Piégé entre les murailles, son tintement sinistre assourdissait la ville. Les fenêtres s’illuminaient les unes après les autres dans l’artère principale, la lueur des bougies révélant des visages aux traits crispés et des mains tremblantes. Une première porte s’ouvrit, puis une autre. Bientôt, l’obscurité céda sous les torches, et Kabe tout entière déferla dans l’allée en direction des remparts nord.
Depuis le chemin de ronde, les rues semblaient envahies par une légion de feux follets. Hishiro ajusta d’une main son ceinturon.
— Vous deux ! aboya-t-il en désignant deux de ses hommes. Ouvrez l’accès aux souterrains. Les autres, surveillez ces bois !
Un chœur de cris lui répondit. Les deux désignés descendirent des remparts et tirèrent les anneaux d’une grille d’acier plein qui barrait une arche de pierre. Les autres avaient pris position, leur flèche déjà tirée du carquois, arc armé et prêt à tirer. Hishiro grogna de satisfaction, et reporta son attention vers la marée humaine, dont une large majorité s’engouffrait déjà dans la caserne où plusieurs râteliers d’armes attendaient. Les enfants, les vieillards et ceux dans l’incapacité de se battre traversaient l’arche et ralliaient les souterrains. Hishiro frappait du pied, les yeux rivés sur la lisière de la forêt.
— Plus vite que ça, bon sang ! cria-t-il.
Les premiers démons approchaient. Il le savait. Tous le savaient. Car, tous les quinze ans, le tocsin sonnait. Et, tous les quinze ans, Kabe luttait pour sa survie.
⁂
Si les villageois avaient gagné le nord, certains convergeaient vers le centre de la ville. Parmi eux, une cape blanche traversait les ténèbres des quartiers résidentiels, un bâton accroché dans le dos. Haku courait. Il avait même l’impression de fuir. Chaque fois qu’il fermait les yeux, le sourire figé de sa petite sœur s’imposait à son esprit. Sa gorge se serra.
Officiellement, les souterrains constituaient l’endroit le plus sûr de Kabe. Mais, pour Haku, ce dédale ne valait rien face à la protection offerte par la plus haute des tours de la ville : son école, la tour Wicca. Un refuge pour tous ceux qui avaient connu l’Éveil, et l’épicentre de la barrière purificatrice canalisée par ses professeurs. Pourquoi les Wicca restaient-ils les seuls autorisés à entrer dans la tour, alors que tout Kabe devait se terrer dans le noir ?
Haku avait songé à désobéir, à les suivre, à défendre les souterrains avec les Senshi et ceux en état de prendre les armes. La devise de son école lui rappelait chaque jour les devoirs élémentaires de tout Wicca : Isoler. Renforcer. Protéger. Il avait choisi son rôle depuis longtemps. Protéger. Protéger sa ville, ses parents, sa sœur. Lui, le frère aîné, était celui qui devait se montrer rassurant. Mais, du haut de ses neuf ans, Ayame l’avait regardé avec une gravité qui n’aurait jamais dû appartenir à une enfant. Puis, elle avait pris sa main : « Toi, tu vas à la tour. Ne t’inquiète pas, tout va bien se passer ! », et elle avait souri.
Ce n’était pas le rôle d’Ayame. Elle n’était qu’une enfant. Elle avait le droit de trembler, de se cacher dans leurs bras, de laisser ses angoisses jaillir. Ce sourire… lui avait retourné le cœur. Tant il sonnait faux. Tant il résonnait comme un aveu d’échec, alors que la bataille n’avait pas encore commencé.
Il coupa à travers la première cour et atteignit la grande salle, en pleine effervescence. Les longues tables, vidées de leurs plumes et de leurs livres, s’entassaient le long des fenêtres. Les élèves, rassemblés par classe devant l’estrade, occupaient désormais leur place. Haku compléta les rangs des Septièmes années. Le tocsin poursuivait son rythme macabre, couvrant les secousses, les effondrements, les cris. Les barricades de fortune ne masquaient rien des hautes flammes qui léchaient les murs alentour, incendies provoqués par les démons. Haku frissonna, préférant fixer ses sandales.
La porte du hall grinça, imposant le silence. Haku releva la tête et grimaça en reconnaissant la silhouette de son professeur, maître Garuda, qui traversait les rangées d’étudiants. Sa cape blanche, recouvrant la quasi-totalité du vêtement noir porté par tous les membres de l’ordre, était brûlée par endroits, déchirée à d’autres. Son visage, en partie caché par les cheveux noirs échappés de son catogan, avait perdu de sa douceur, et le sang qui ruisselait de son front rougissait à présent le blanc de son œil droit.
Lorsque son maître arriva à sa hauteur, la gemme incrustée au sommet du bâton de Haku se mit à briller d’une lueur bleutée. Garuda saisit son épaule.
— Conserve ta magie. Nous en aurons besoin bien assez tôt.
— Maître ! s’écria une voix. La barrière a-t-elle cédé ?
— Non, répondit-il en grimpant sur l’estrade. Mais les remparts nord ont été attaqués. Les souterrains sont envahis.
Les murmures, à nouveau, criaient leur peur. Une bouffée de panique étreignit le cœur d’Haku. Il aurait dû désobéir. Il aurait dû proposer son aide aux Senshi, et protéger l’accès aux souterrains.
Une voix s’éleva, plus forte que les autres.
— Nous devons les aider ! Nous devons…
Le visage de Garuda s’assombrit.
— Nous devons rester ici. Oui, nos familles sont là-bas, mais elles ne manquent pas de ressources. Les souterrains sont vastes : même les démons d’Izanami ne parviendraient pas à les explorer en une nuit. Les Senshi se battent sans relâche pour sauver le plus de vies possible. Nous, Wicca, devons maintenir la barrière. C’est notre seul moyen de les aider.
Garuda monta les premières marches de l’escalier qui menait vers les étages supérieurs. Puis, il releva la tête, jaugeant ses élèves.
— Ceux qui peuvent canaliser, suivez-moi. Quant aux autres, je vous confie la défense de notre école. Vos professeurs ont fait leur possible pour vous préparer à ce moment. Nous tiendrons ! Pour Kabe !
Plusieurs cris d’approbation firent écho à celui de leur maître, alors qu’il disparaissait dans les étages en compagnie d’un groupe de Sixièmes et Septièmes années. Haku se détourna de l’estrade, la main serrée autour d’une améthyste qui pendait autour de son cou. Protéger. Avaient-ils échoué ? Était-ce la première fois que la grille cédait face au démon ? Il prit une grande respiration. La tour. Il devait protéger la tour. C’était le seul refuge des Wicca en devenir. Quelqu’un tira sur sa manche. Haku se retourna, et reconnut une jeune élève de première année qui assistait à ses cours.
— Que devons-nous faire, Haku ?
Elle avait l’air perdue, mais esquissa ce qui devait ressembler à un sourire. Le cœur de Haku se serra. Il repoussa les pensées sombres qui s’immisçaient dans son esprit.
La tour n’était pas épargnée par les combats. Si des affrontements avaient lieu ici, impliquer les novices serait, au mieux, une perte de temps, au pire, un danger pour les Wicca plus expérimentés.
— Hanabi, c’est ça ?
La petite acquiesça.
— Prends l’escalier, monte au dernier étage, et entre dans la première alcôve.
Hanabi fronça les sourcils.
— Je croyais que cette salle était interdite aux premières années ?
— Pas ce soir, répondit-il avant d’interpeller les élèves présents dans la grande salle. Que les premières et deuxièmes années se dirigent vers les étages, dans la salle de l’Éveil. Nous assurerons votre protection.
Boum. Boum. Boum.
Le bruit venait de la grande porte. Les regards terrifiés contemplaient le hall. Certains élèves s’immobilisèrent, alors que d’autres prenaient position pour se battre.
Boum. Boum. Boum.
— Par pitié ! Ouvrez cette fichue porte !
Les yeux d’Haku s’écarquillèrent : une voix humaine. Il traversa le hall en hâte et déverrouilla les portes d’un tour de bâton. Une petite assemblée s’entassait sur le parvis, un vieil homme à sa tête. Appuyé sur un bâton de marche usé, il soufflait comme un bœuf épuisé par le trait.
— Nous avons fui les souterrains… les démons sont partout ! Laissez-nous entrer !
Du haut des marches, les yeux du vieil homme balayèrent les réfugiés, suivis par ceux d’Haku. Vieillard, femmes et enfants. Il fit volte-face et chercha l’aval d’un de ses professeurs, mais ne trouva que l’inquiétude de ses camarades de classe. Isoler. Renforcer. Protéger. Haku frappa son bâton contre un des sceaux de la porte. Une lueur blanche envahit le hall.
Traverser la lumière ! cria-t-il en libérant la voie.
La foule s’engouffra dans le hall en un chaos presque ordonné. Haku attendit devant la barrière, le poing serré autour de son bâton. Lorsque le dernier réfugié eut franchi le seuil, il respira enfin. D’un geste sec, il frappa à nouveau l’un des glyphes : un épais mur de terre jaillit alors, scellant l’entrée dans un craquement sourd. Il traversa ensuite le hall, son bâton levé vers l’escalier.
— Hanabi ! Emmène-les avec toi. Deuxièmes années ! Soignez les blessés ! Ceux qui maîtrisent les soins, appuyez vos aînés !
Hanabi le regarda avec des yeux écarquillés, avant d’acquiescer et d’entraîner les villageois dans les étages. Haku soupira et recoiffa ses mèches blanches d’une main. Sa main tremblait. Il espérait chasser l’expression terrorisée d’Hanabi de son esprit, et éviter de penser à celle de sa sœur…
— Nous protégerons nos familles ici, murmura-t-il. Aucun démon ne franchira ces portes.
Le sol trembla. Les hurlements s’élevèrent au-dehors. Haku ferma les yeux un instant, puis se redressa. Les démons approchaient. La foudre crépitait déjà à l’extrémité de son bâton.
La nuit ne faisait que commencer.

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