Un jour comme les autres

Un jour comme les autres

Thème : Fracture

Le coude en appui contre une béquille, Haru tenta une énième fois d’attraper ce fichu lacet. Une douleur aiguë traversa son flanc.

— Bordel !

À bout de patience, il frappa son talon contre la marche du genkan. Sa chaussure tomba dans un claquement sec qui vibra dans sa cheville fracturée. Il soupira, claudiquant jusqu’au canapé. Le moelleux des oreillers accueillit ses muscles raides, ses côtes en feu et son dos meurtri. Il fixait le plafond, qui tournait autant que la dernière phrase du professeur Kurokawa dans son esprit : « La prochaine fois, Haru, je signe votre mise à pied ! »

Kurokawa. Un médecin brillant. Haru éprouvait pour lui un profond respect. Quant à savoir si son coup de colère relevait de la menace ou du stress d’un père qui apprend que son fils aurait dû se trouver à la place de son patient, il l’ignorait.

Abruti de Yuki.

La veille, son abruti de coéquipier s’était porté volontaire pour jouer les appâts. La mission consistait à traverser le quartier de Hokueimachi, une mallette à la main, en suivant le parcours défini par le service responsable des affaires intérieures : la Sécurité publique. Dans l’oreillette, le coordinateur avait confirmé la position de la cible. Tous attendaient le go.

Haru, affecté à la surveillance du troisième tronçon, profitait du couvert d’un misérable abribus. Il contemplait alternativement les tours et sa montre. Pourquoi la Sécurité publique était-elle restée aussi vague sur l’identité du suspect ? Et, surtout, pourquoi impliquer une équipe de la Criminelle dans leur opération ? Yuki avait balayé ses questions d’un : « Ils ont certainement leurs raisons. » Merveilleux. C’était bien le problème ! Lesquelles ?

Son oreillette grésilla. Haru reporta son attention sur la route : l’appât traversait le passage piéton. Un éclat rouge attira son regard. Un point lumineux, minuscule, qui remontait la chemise. Son corps réagit avant sa voix. Haru fonça, percutant Yuki de plein fouet.

Un craquement sinistre répondit à la détonation. Le reste, Haru en gardait des souvenirs confus : la douleur, un cri dans l’oreillette, Yuki lui ordonnant de se lever, des lumières éblouissantes… Le rapport indiquait que, propulsé par son élan, il avait terminé sa course contre un renfort de béton. Résultat des courses ? Trois heures aux urgences, état de choc, deux côtes fêlées et un tibia fracturé.

Sur la table basse, son téléphone vibra.

Je sais que tu attends ça depuis des semaines, mais le Hiragii Ramen est fermé ! 😭😭😭

Haru fronça les sourcils. Il alluma la télévision et zappa sur la première chaîne d’information locale. Des vidéos d’hélicoptères accompagnaient le gros titre : une action de police se poursuit dans le quartier d’Hokueimachi. Plusieurs rues bloquées. Son estomac se serra. Pourquoi le quartier était-il encore bouclé ?

Nous irons une autre fois, texta-t-il. Une soirée avec toi, c’est tout ce dont j’ai besoin ce soir.

Il hésita un instant, la main en suspens au-dessus de l’écran. Peut-être devrait-il préciser qu’il était blessé ? S’il la prévenait, maintenant ? Non. Nora était encore à la faculté. Elle lirait son message, le relirait certainement, puis claquerait la porte de son cours et courrait jusqu’à leur appartement pour contrôler son état. Enfin viendraient les questions. Haru soupira et pressa le bouton d’envoi. Autant retarder ce moment le plus longtemps possible.

L’écran clignota encore. Reconnaissant le numéro du bureau, il décrocha aussitôt.

— Yuki ! Tout va bien ? J’ai vu que le quartier était toujours…

— Tu te fiches de moi ? T’as rien à me dire avant ? Une de tes côtes a failli te transpercer un poumon !

Haru se pinça l’arête du nez.

— Un jour, je me ferai le plaisir de rappeler à ton père les règles du secret médical.

— S’il ne signe pas ton rapport d’autopsie avant.

Le ton était chargé de reproches. Un silence s’ensuivit, brisé par le bruit d’un stylo qui frappe un carnet à un rythme régulier. Yuki faisait ça souvent, lorsqu’il évacuait la pression. Le haut-parleur grésilla, avant d’émettre un battement sec, semblable à la porte battante de leur bureau.

— D’abord, la surveillance de Nora, maintenant ça, lâcha Yuki.

— Ne recommence pas avec ça…

— Ça fait deux fois que je bouffe la poussière comme un bleu pendant que tu finis sur un lit d’hôpital !

Haru ferma les yeux, passant une main sur son visage fatigué.

— Tu vas quand même pas me faire la morale, là ? L’autre option, c’était quoi ? Te regarder prendre une balle ?

Nouveau silence. Haru pouvait l’entendre faire les cent pas dans le couloir. Puis, un soupir.

— J’en sais rien. J’aurais préféré que tu cries “Attention !”, pour commencer.

— J’ai crié.

— Oui, après avoir percuté un renfort de béton de plein fouet.

— Ouais… Mauvais timing.

— Arrête ça, Haru. J’en ai ma claque de te voir jouer les héros ! T’as pensé à Nora ?

— Laisse Nora en dehors de ça, grinça Haru.

— Tu lui as dit, au moins ?

— Elle est en cours. Je ne veux pas l’inquiéter.

— Pas l’inquiéter ? Spoiler, Haru : ÉVIDEMMENT qu’elle va s’inquiéter ! T’es flic, putain ! Tu crois qu’elle va réagir comment ce soir ?

Haru ouvrit la bouche… puis la referma. L’image de Nora, le sourire figé devant son plâtre et sa gueule en vrac, les yeux brouillés d’une peur qu’elle n’oserait nommer, lui coupa toute réponse.

— Tu vois ? soupira Yuki. C’est ça le problème. Tu décides toujours pour elle. Tu décides toujours pour tout le monde !

— Yuki… J’ai pas réfléchi. Je… J’ai vu le laser, et j’ai réagi à l’instinct.

— Justement, souffla-t-il. C’est ça qui me fait flipper.

Le timbre avait changé : moins mordant, presque fatigué. Haru se tassa dans le canapé. Son cœur cognait trop fort contre ses côtes malmenées.

— Tu fonces. Tu agis. Tu te brises. Et je ramasse les morceaux, reprit Yuki. Jusqu’au jour où je n’arriverai pas à temps. Où on n’arrivera pas à temps.

Haru sentit son estomac se serrer. Ce n’était pas la première fois que Yuki lui disait ça.

— Je suis désolé.

Un long silence suivit. À travers le haut-parleur, il entendit une porte claquer au loin, puis la voix indistincte de Takara. Yuki inspira lentement. Haru pouvait presque le voir détourner les yeux, le corps tendu par un souvenir qu’il se refusait de remettre sur la table.

— Ouais. Moi aussi, souffla-t-il. Fais juste… fais attention, putain.

Haru acquiesça d’un « hm » discret.

— Pour répondre à ta question, reprit Yuki en se raclant la gorge. La Sécurité publique a mis la main sur une vidéo des Messagers. Le déminage est sur place.

— Bordel… Je pourrais –

— Tu ne pourrais rien. Tu restes chez toi, tu te poses, et tu profites comme tu peux de ta soirée avec Nora. Vous aviez prévu quelque chose, non ?

— Oui…

Haru se pencha pour attraper ses clés. Un tintement retentit dans l’écouteur.

— J’ai entendu ça, grogna Yuki. Qu’est-ce que t’as pas compris dans « reste chez toi » ?

— J’ai promis à Nora une soirée à l’Hiragii Ramen. Mais c’est mort, le quartier est toujours bloqué. Je vais au moins chercher quelque chose.

— Commande !

— Aucun restaurant ne livre ici.

— Tu bouges pas. Je suis là dans dix minutes. J’en connais un sympa, le Cat’s Eyes. Toi qui aimes les ramens, tu vas adorer.

— J’ai pas besoin d’un chauffeur, Yuki. Les taxis existent.

— Et moi, j’ai pas besoin de ton avis. Dix. Minutes. J’vais pas m’incruster. Tu récupères tes ramens, et on s’arrête chez le fleuriste. Faudra au moins un bouquet pour faire passer la pilule.

Haru s’enfonça dans le canapé et jeta ses clés sur la table.

— Bordel…

Le bruit d’un tissu qui se froisse, une portière qui s’ouvre et un moteur qui démarre.

— Au fait, vieux…

— Quoi ?

— Joyeux anniversaire.

Yuki raccrocha net. Haru fixa son téléphone, puis son plâtre, avant de lever les yeux au ciel.

Nora va me tuer.

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