#03 – Frisson

018 - Silence

Le silence pesant du manoir se brisait à chacun de ses pas, si bien que Lysandre piétinait, à présent. Le couloir paraissait infini, une succession de bifurcations et de portes closes, en tout cas, à croire les trois dont il avait déjà baissé la poignée. C’est au détour d’un énième coude qu’il l’aperçut : une porte de bois sombre, composée d’une série de carrés gravés. Chaque case illustrait une histoire différente. Lysandre pensa un instant qu’il s’agissait de contes, et se ravisa lorsqu’il n’en reconnut aucun. Il examina plus en détail la case centrale. Elle présentait un chrysanthème noir, luttant contre le vent. Autour de lui, les autres avaient cédé. Il était le seul encore debout, fier au bout de sa tige. Fallait-il voir là l’illustration des devises de cette maison ? Ce n’était pas le premier chrysanthème noir que Lysandre apercevait dans le couloir. Le cinquième. Un frisson lui remonta la nuque. Où diable Halbert l’avait-il encore logé ? Il inspira, et une odeur familière lui chatouilla le nez. Il pressa la clenche. La porte s’ouvrit dans un faible geignement. Lysandre fronça les sourcils et poussa franchement le battant.

Une bibliothèque.

Encre, papier, cuir. Une odeur familière, qui détendit immédiatement son corps fatigué. Pourtant, quelque chose clochait. Ils avaient dû replier les linges qui protégeaient le mobilier de l’aile est hier, mais la bibliothèque était exempte de toute poussière. Il longea les étagères qui tenaient les murs, le bout de ses doigts glissant sur les couvertures : papier, tissu, cuir. Relief. Verre. Sa main s’arrêta.

Une vitrine de verre était encastrée au milieu des livres. Derrière ses portes, Lysandre distingua un ouvrage plus grand que la moyenne, posé sur un lit de velours bleu. Il releva le loquet et toucha la couverture. Du verre. Il se figea un instant, sentant les liens encore présents autour de lui se tendre. Ce livre avait quelque chose de familier, et sa magie semblait réagir à son contact. Il s’en saisit. Une lame de cuir permettait d’assembler les trois morceaux de verre poli, gravés et enluminés. Sur la tranche, on pouvait lire : Histoire des flux de France et d’Europe, par Kenny Trinket. Les yeux de Lysandre brillaient d’émerveillement. L’ouvrage de référence pour tout étudiant versé dans la science des Flux, dans un état remarquable ! Un ouvrage qu’il avait donc particulièrement étudié. Il n’avait jamais compris pourquoi la couverture était en verre. Aussi, il ouvrit l’ouvrage avec une douceur infinie. Le verre était enchanté, il le savait. Aucune chute ne suffirait pour l’endommager. Pourtant, il gardait cette révérence douce, comme s’il tenait le trésor le plus fragile et précieux de l’univers entre ses mains.

— Ce livre en a connu, des lecteurs. Mais aucun qui n’ait votre douceur.

Lysandre sursauta, agrippant le livre comme s’il avait peur qu’il ne lui échappe. Près de la porte, un homme se tenait appuyé contre la première bibliothèque. Il devait avoir une trentaine d’années. Un teint pâle, des cheveux sombres, mi-longs, qui effleuraient ses épaules, créant un contraste saisissant. Sa tenue, contrairement à la sienne, ne tranchait nullement avec le décor : un tissu lourd, brodé d’un motif complexe aux couleurs de l’institut. Lysandre avait déjà vu cette tenue. Un vieil uniforme de première année, peut-être ? Son regard s’attarda un instant sur le motif brodé : un chrysanthème noir. Encore.

— Je l’aime beaucoup, reprit l’homme, alors que les rayons du soleil se reflétaient en prismes arc-en-ciel sur sa joue. Il contient les bases de la magie des flux. Un trésor de connaissances.

Le souvenir lui revint. Celui qu’il consultait habituellement était dans un état lamentable. L’une des plaques de verre manquait. L’autre était rayée de part en part, et ses enluminures avaient disparu avec le temps.

— Dans mes souvenirs, il était en bien mauvais état. A-t-il été restauré ?

— Celui de vos souvenirs est toujours dans la bibliothèque de l’institut. Celui-ci fait partie d’une collection privée. Un cadeau.

Lysandre caressa une nouvelle fois le dos de verre. L’homme s’était approché, si bien que lorsque Lysandre releva le menton, il tomba sur deux pupilles bleues. Une sensation étrange lui serra la gorge. Quelque chose, dans ce visage, lui était étrangement familier. Un instant, un nom lui effleura l’esprit. Il ouvrit la bouche, la referma, puis baissa le regard vers le chrysanthème.

— Je ne m’attendais pas à voir quelqu’un ici, reprit Lysandre. Qui êtes-vous ? Le châtelain ?

L’homme leva les yeux vers la plus grande des bibliothèques. Son expression se troubla un instant, avant de revenir vers Lysandre. Le sourire qu’il affichait aggrava cette sensation de malaise que Lysandre ressentait dans sa gorge. Il avait l’impression que l’homme était triste.

— Non. Le dernier comte d’Ormeval est mort il y a deux cents ans. Je suis le gardien. Je veille sur ce lieu.

— Oh ! Halbert a omis de préciser que le manoir était gardé, je suis désolé.

— Halbert omet souvent bien des choses.

Les yeux de l’homme ne quittaient pas les mains de Lysandre. Ce dernier se demanda pourquoi, avant de constater qu’il avait toujours le livre entre les mains. Il le reposa sur son lit de velours.

— Je… Mes excuses. Ai-je le droit d’être ici ?

— L’accès à la bibliothèque est sur demande du recteur. Si Halbert vous a autorisé à dormir ici, vous n’avez pas à vous inquiéter.

L’homme fit demi-tour. Lysandre observa son dos un instant. La sensation de malaise s’atténua. Pourtant, l’idée de se retrouver seul face aux livres lui parut soudain insupportable.

— Attendez ! finit-il par dire.

L’homme se retourna. Lysandre frotta sa nuque. Il avait parlé trop vite.

— Nous allons être colocataires pendant quelques semaines, rit-il. Et j’en oublie mes bonnes manières. Je m’appelle Lysandre.

Il tendit une main vers son interlocuteur, qui la regarda curieusement avant de s’en saisir. Il avait les mains glacées. Un frisson parcourut le dos de Lysandre.

— Valérian. Je m’appelle Valérian.

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