— Monte ta garde ! Tu t’exposes trop.
Sa voix se répercutait dans la salle vide. Il sautillait sur le ring, cherchant une faille. Ce n’était pas ce qui manquait : Simon avait tendance à exposer ses points faibles. Son adversaire bascula sur un pied. Nathan eut juste le temps de reculer pour esquiver le coup.
— Ma garde est bonne.
Mais bien sûr.
Nathan sourit. Si ce petit prétentieux espérait gagner le championnat régional ce week-end, il devait corriger le tir. Quoi de mieux qu’une bonne raclée pour remettre l’ego en place ? Il sautilla sur sa droite, feinta un coup et enchaîna avec un coup de pied qui déstabilisa Simon. Le reste n’était plus qu’une formalité.
— C’est terminé !
Nathan s’approcha de son élève à terre et tendit le bras dans sa direction.
— Alors ? Cette garde ?
Quelques rires s’élevèrent dans le fond de la salle d’entraînement. Simon saisit le bras de son entraîneur et sauta sur ses pieds. Ah, l’ego des adolescents. Nathan pouffa, récupéra deux serviettes au bord du ring et ébouriffa les cheveux de son élève avec l’une d’entre elles. Il comprenait cette étincelle de doute qui brillait dans son regard. Il l’avait déjà vue.
— Tu vas tout déchirer. Reste concentré sur ton objectif et tu vas l’arracher, ce championnat.
Les entraînements d’avant-compétition avaient toujours cette tension qui faisait frissonner Nathan. Il adorait ça. Ça lui rappelait l’époque où c’était lui qui gravissait les échelons, victoire après victoire, titre après titre. Une époque dorée. Il jeta un œil vers le fond de la salle et leva le bras.
— Lucas ! Prends le relais ! Ça t’apprendra à te foutre de sa gueule.
— Mais monsieur ! s’écria Lucas, visiblement outré. On n’a pas le même niveau, lui et moi !
— Raison de plus. C’est comme ça qu’on apprend.
Puis il souffla à Simon :
— Vas-y mollo, hein ?
— Toujours, monsieur.
Nathan se dirigea vers les vestiaires et, une douche plus tard, quitta le club.
Au premier pas dehors, son souffle se transforma en buée. Décembre était là, avec ses nuages chargés de flocons qui ne demandaient qu’à tomber. Il fourra ses mains dans ses poches, frissonnant. Son appartement était à quelques rues du club. Une cité HLM. L’axe principal étant en travaux, il devait traverser la Rue de Papier. Il n’avait jamais vraiment compris pourquoi les jeunes l’appelaient comme ça. Il était arrivé ici six mois plus tôt, à la demande d’un ami qui cherchait un entraîneur de boxe. Au chômage, il avait accepté et, sa réputation aidant, avait trouvé un boulot dans l’épicerie en bas de la rue. Autant dire que ses deux activités ne lui laissaient que peu de temps libre.
Il donna un coup de pied dans une pierre, qui alla heurter une poubelle en plastique à l’entrée d’une ruelle. Un feulement accueillit son geste, puis un petit bruit aigu.
Nathan s’immobilisa.
Cette ruelle était à l’abandon depuis longtemps. Des tas de détritus s’amoncelaient çà et là, dans des sacs débordants. La végétation avait repris ses droits. De la ruelle, pensa Nathan, il ne restait qu’un terrain vague.
Un nouveau chouinement. Il venait d’une petite boîte en fer éventrée, d’où dépassait un amas de fourrure. Nathan s’accroupit.
Dans la boîte, un chat le regardait, les yeux noirs tant ses pupilles étaient dilatées. Son pelage avait triste mine, mouillé par endroits, clairsemé à d’autres. Sa queue tapait frénétiquement contre le bord de la boîte.
— T’as passé une mauvaise journée, petit père ?
Un miaulement plaintif accueillit sa réplique. Nathan fouilla le fond de ses poches, en quête d’une miette suffisamment appétissante pour faire sortir l’animal de son abri.
Rien.
En désespoir de cause, il tendit la main. Les oreilles retournées, le chat renifla prudemment avant de cogner sa tête contre la main chaude. Nathan remarqua qu’il tremblait de tout son corps.
Voyant là sa chance, il caressa la tête du chat et l’attrapa délicatement. Autour du cou, l’animal portait un collier de cuir qui avait vécu. Continuant ses attentions, Nathan le colla contre lui et referma sa veste. Un ronronnement léger faisait trembler sa cage thoracique.
Il rit.
— Allez, mon pote. Je t’offre un repas chaud ce soir. On verra demain pour retrouver ta maison.
Nathan jeta un dernier regard en arrière, puis à la boule de poils tremblante contre lui.
— Allons nous mettre au chaud.

Laisser un commentaire