#17 – Blessure

032 - Blessure

— Tu devrais l’appeler.

— Hein ?

— Nora. Tu devrais l’appeler, chaton. Elle est encore passée ce matin.

Haru posa sa tasse, les yeux toujours fixés sur l’écran de télévision.

— Elle a besoin de se reposer. Ses examens sont dans quelques semaines…

— Ses examens ? Allons, chaton ! Cette petite n’a pas fermé l’œil depuis ta disparition !

— Maman…

— Si Yuki n’avait pas retrouvé ta trace grâce à ton téléphone… Elle…

Haru se redressa. Ce mouvement, somme toute banal, provoqua une violente brûlure au niveau de ses tempes. Il saisit sa tête entre ses mains et grogna. Les yeux embués de larmes, il devina celles qui coulaient sur les joues de sa mère. Ses doigts se crispèrent sur les draps.

— Je suis désolé.

— Avec tout ce que tu aurais pu faire, mon chaton… Pourquoi a-t-il fallu que tu choisisses la police ?

Encore cette question. Haru se renfrogna.

— Tu le sais déjà.

Il saisit délicatement les mains de sa mère entre les siennes. Son cœur s’emballa sous l’effort, mais il soutint son regard, déterminé. Kanae pouffa nerveusement.

— Regarde-toi. Même dans cet état, tu restes le digne fils de ton père.

— Un fils qui devrait rester couché !

Satoshi venait d’apparaître dans l’embrasure de la porte, sa canne à la main. Il observa Haru quelques secondes.

— Pâle comme la mort. Cette couleur ne te sied guère.

— Mon état t’inspire si peu ? répondit Haru en se rallongeant. Où est la description du héros valeureux qui a triomphé du mal ?

— Le héros valeureux a surtout failli se faire tuer. Cela me suffit pour aujourd’hui.

Haru esquissa un sourire, vite effacé par un vertige. La chambre d’hôpital tournait encore. Il détourna les yeux, troublé par la déception qu’il croyait lire sur le visage de son père. Il remarqua à peine les cernes qui lui creusaient les traits.

Satoshi s’approcha du lit.

— Où est Nora ?

Haru leva les yeux au ciel. Kanae saisit aussitôt la perche.

— Même ton père est d’accord avec moi ! La place de Nora est ici, avec nous. La pauvre enfant !

— Maman !

Il avait parlé un peu trop sèchement. Satoshi posa sa canne contre le fauteuil et observa son fils quelques instants.

— Tu lui manques, Haru.

Le bip de son moniteur cardiaque s’accéléra. Haru serra les mâchoires.

— Je sais.

— Alors pourquoi refuses-tu de la voir ?

Haru tourna la tête vers la fenêtre.

— Je ne refuse pas. Je veux juste qu’elle se concentre sur ses examens.

— Haru…

— Quoi ?

Satoshi soupira, puis prit place dans le fauteuil.

— Yuki m’a parlé des analyses qu’il a demandées après ton enlèvement. Celles de Nora.

Le regard de Haru se durcit. Il déglutit péniblement.

— Elles ont révélé des traces de GHB. Cet enfoiré l’a droguée. Je lui avais dit de l’éviter quelque temps, mais tu connais Nora… Il devait déjà être chez nous quand je l’ai appelée. Il en a profité pour verser cette merde dans son verre.

Kanae regardait alternativement son mari et son fils, la bouche entrouverte. Avant qu’elle puisse intervenir, Satoshi lui prit la main, l’invitant silencieusement à laisser leur fils poursuivre.

— Elle était inconsciente quand j’ai ouvert la porte, reprit Haru. J’ai couru vers elle. C’est là qu’il a frappé.

Son regard se perdit dans le vide.

— L’appât parfait… Je me suis fait avoir comme un bleu. Je l’ai vu la soulever et l’emporter dans notre chambre. Après…

Il se tut.

Cette image, il la connaissait par cœur. Le corps inerte de Nora dans les bras de cet homme. Sa tête renversée en arrière, ses cheveux qui pendaient dans le vide. La porte de leur chambre qui s’ouvrait.

Pendant sa captivité, il l’avait revue des centaines de fois. Chaque fois qu’il fermait les yeux, elle revenait. Il avait essayé de se souvenir de ce qui s’était passé ensuite, de retrouver un bruit, une parole, n’importe quoi qui aurait pu le rassurer. Mais ses souvenirs s’arrêtaient toujours au même endroit.

À cette foutue porte.

Qu’avait-il fait, une fois seul avec elle ? L’avait-il blessée ? Était-elle seulement encore en vie ?

Haru avait imaginé le pire. Encore et encore. Jusqu’à ne plus savoir si certaines images appartenaient à ses souvenirs ou à ses propres terreurs.

Il avait fallu que Yuki lui raconte comment ils avaient retrouvé Nora, seule et inconsciente dans leur appartement, pour qu’il cesse enfin d’imaginer ce qui avait pu se passer derrière cette porte. Son équipier lui avait assuré qu’elle était saine et sauve, qu’il avait personnellement veillé sur elle jusqu’à l’arrivée des secours.

Haru l’avait cru. Il avait besoin de le croire.

— Haru ?

Il sursauta. Sa mère le regardait, inquiète. Le moniteur émettait des bips de plus en plus rapprochés. Satoshi échangea un regard avec son épouse.

— A-t-il…

— Non !

Le cri lui arracha une grimace. Il reprit, plus bas :

— Non, c’est moi qu’il voulait ! Le reste n’était qu’une mise en scène.

Yuki le lui avait assuré. Nora était vivante. Elle allait bien. Pourtant, même le témoignage de son équipier ne suffisait pas à effacer les images qui l’avaient hanté pendant sa captivité.

Il restait cette porte, chaque fois qu’il pensait à elle.

— Elle le sait ? demanda Satoshi.

— Non. Elle ne se rappelle de rien.

Et c’était bien mieux ainsi. Lui aurait donné n’importe quoi pour oublier cette foutue porte.

Kanae ébouriffa doucement les cheveux de son fils, les lèvres tremblantes.

— Je suis désolée, mon chaton.

Haru l’excusa d’un signe de tête.

Comment pouvait-elle deviner qu’il ne parvenait plus à regarder Nora en face depuis qu’il l’avait mise en danger ? Qu’il redoutait de retrouver, dans ses yeux, le souvenir de son impuissance ?

Il se mordit la lèvre et s’enfonça dans ses oreillers, la tête lourde et le cœur faible.

— Je suis fatigué, murmura-t-il.

Sa mère comprit le message et se leva. Satoshi récupéra sa canne et l’accompagna jusqu’à la porte. Il s’arrêta un instant.

— Tu as fait ce que tu pouvais, Haru.

La porte se referma. Haru ferma les yeux, laissant enfin couler les larmes qu’il retenait.

— Mais ce n’est pas encore assez.

—

par

dans

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *