#21 – Abandon

036 - Abandon

Depuis son arrivée au manoir, ce tiroir fermé l’intriguait. Et, enfin, il avait trouvé la clef ! Il l’inséra dans la serrure et ouvrit le tiroir.

À l’intérieur, quelques feuilles jaunies, un mouchoir brodé d’un chrysanthème noir, et une enveloppe. Lysandre s’en saisit. L’humidité avait effacé une partie de l’encre. Pourtant, il lut sans peine le nom inscrit au recto.

Lysandre

Aucun cachet, aucune adresse. Il ouvrit l’enveloppe.

31 octobre

Mon cher Lysandre,

Tu me pardonneras, je l’espère, d’avoir choisi de t’écrire plutôt que de te parler. Je connais ton obstination, et je crains que la mienne ne suffise pas à te faire entendre raison.

J’ai longuement discuté avec Halbert. Il prétend que nous avons encore le temps, que nous trouverons une solution. Je reconnais bien là notre vieil ami. Tu aurais sans doute réagi de la même manière.

Mais cela fait huit ans, Lysandre.

Huit ans que tu reviens au manoir. Huit ans que nous cherchons à comprendre pourquoi mon énergie est reliée à cette créature. Et huit ans que tu repars en ayant sacrifié davantage que l’année précédente.

Je me souviens de chacun de ces automnes, de nos recherches, de tes victoires et de tes échecs. Toi, tu oublies. Tout.

J’ai longtemps refusé de voir ce que ces recherches te coûtaient. Chaque année, je partageais tes espoirs. Nous finirions par trouver un moyen. Et chaque année, tu revenais, de plus en plus maussade et vide.

J’ai repris nos dernières conclusions. Lorsque la faille s’ouvre, tu retrouves le contrôle de ta magie. Nous l’avons constaté chaque fois que notre contact a provoqué son ouverture. Mais nous savons aussi qu’elle s’ouvrira le 31 octobre, que tu sois auprès de moi ou non.

Je crois que nous nous sommes trompés sur la nature de notre combat. Depuis le début, c’est moi que cette créature réclame. C’est moi qu’elle cherche à reprendre, et c’est pour me protéger que tu t’épuises à la contenir. Si elle obtient ce qu’elle veut, pourquoi continuerait-elle à te poursuivre ?

Je ne prétends pas en avoir la certitude. Tu sais bien que je ne distingue pas les flux comme toi. Mais après tant d’années passées à étudier ce phénomène, je ne parviens plus à trouver de raison de croire qu’elle s’intéresse à autre chose qu’à moi.

Alors, l’an prochain, lorsque la faille s’ouvrira de nouveau, ta magie devrait te répondre. Et cette fois, tu ne seras pas avec moi pour la sacrifier.

Halbert n’approuve pas mon choix. Il est furieux. Je peux le comprendre. Il m’a reproché d’abandonner après huit années de recherches. Je lui ai répondu qu’il fallait probablement être fou pour espérer encore après huit années d’échecs. Il n’a pas apprécié.

Nous sommes néanmoins tombés d’accord sur une chose : tu ne peux plus continuer ainsi. Il a vu, lui aussi, combien tu souffres. Il connaît les conséquences de tes sacrifices, même si tu refuses de les regarder en face. Au moins, il a fini par me promettre de ne pas te rappeler à Ormeval, l’automne prochain.

Si tu lis cette lettre, c’est que la mémoire t’est revenue. Tu vas certainement m’en vouloir. J’aurais tellement aimé que tes souvenirs de moi restent dans cette faille.

Toi… Retourne à tes recherches. Voyage ! Trouve enfin le temps d’explorer toutes ces choses dont tu me parles avec tant d’enthousiasme. Ne m’attends pas, Lysandre. Sois heureux.

Et, je t’en prie, pardonne-moi de te choisir.

Je t’aime, Lysandre.

Valérian

Lysandre demeura immobile. Il relut les dernières lignes, puis remonta lentement jusqu’à la date : 31 octobre.

La date se brouilla.

Il pleurait.

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