#23 – Peur

038 - Peur

Assis autour du réchaud, son bol de ramen fumant sur les genoux, Haru écoutait le rapport détaillé de Yangchen. D’un mouvement de baguettes, elle présentait, çà et là, les réparations et les améliorations apportées à la base. Haru ne comprenait pas en quoi le choix des mousses d’isolation était primordial, malgré les précisions de Yangchen. Ce qu’il retenait, c’était que l’installation de la porte du hangar marquait la fin du gros des travaux d’aménagement. Ils allaient enfin pouvoir s’occuper de Thémis. Cette perspective le ravissait. Pourtant, son corps entier était tendu.

Il desserra légèrement sa cravate. La chaleur devenait insupportable. Des gouttes de sueur perlaient le long de ses tempes.

Bordel… Qu’est-ce qu’il m’arrive ?

En plus de la chaleur, Haru s’étonna du silence. D’habitude, l’écho des discussions entre les MEKA se percevait à travers le lien. Aujourd’hui, rien.

Thémis ?

Un flash l’éblouit, imprimant une vaste tache sombre sur sa rétine. Son cœur s’emballa, battant au même rythme qu’une douleur lancinante à l’arrière de son crâne. Un autre flash. Des dizaines de silhouettes, en bleu de travail, étaient rassemblées autour de lui. Des silhouettes ridiculement petites. Et fragiles. S’il avait pu bouger, il lui aurait suffi de tendre la main pour les briser. Sur leurs épaules, un écusson.

Haru secoua la tête pour effacer la vision, en vain.

Tartarus.

Un grincement mit tous ses sens en alerte. La matière noire le brûlait. Ses mâchoires se serrèrent pour retenir un gémissement plaintif. Il avait oublié à quel point cela pouvait faire mal.

Cette douleur n’était pas la sienne, pas plus que ces souvenirs. C’était Thémis.

Haru reconnaissait cette détresse qui envahissait leur lien. Les images se succédaient sans qu’il puisse les arrêter. Les silhouettes en bleu de travail, l’écusson des Messagers, cette captivité durant laquelle Thémis avait été réduite au rang de cobaye par des généticiens fous.

Sa vision papillonna, puis se stabilisa sur les flammes du réchaud. Le sang en feu et l’esprit assourdi par une terreur qu’il percevait comme la sienne, Haru se traîna jusqu’à son MEKA et s’affala contre le métal glacé. Il tenta de lui transmettre du réconfort. Pour toute réponse, un ronronnement violent, agressif, brutalisa le lien.

Ma belle…

Aucune réponse.

Il agrippa la fourche avant, cherchant à travers ce contact familier un moyen de la ramener au présent. Les Messagers n’étaient plus là, eux. Quant à Yangchen, elle voulait la réparer, pas la faire souffrir. La logique de Thémis le savait. Son étincelle, elle, en doutait encore. Haru resserra sa prise sur la fourche.

Je suis là.

Le brouhaha s’estompa peu à peu. Les battements de son cœur ralentirent. Il soupira, soulagé. Après quelques minutes, le lien rayonna d’un sentiment de réconfort.

Ta température, ton rythme cardiaque et ta tension sont anormalement élevés.

Une pointe de culpabilité traversa leur lien.

Ce n’est rien.

La fraîcheur du métal apaisait sa migraine, même si un étau brûlant lui ceignait toujours le front. De sa main libre, Haru massa sa nuque. Il comprenait enfin ce qui tourmentait sa belle en rouge depuis plusieurs jours.

Cette réparation… Tu n’es pas obligée.

C’est le seul moyen. Je dois te protéger.

Sa détermination pulsa dans leur lien. Haru aurait voulu faire davantage. Sa présence apaisait Thémis, mais elle ne dissipait pas cette terreur de se retrouver à nouveau immobilisée, à la merci d’autrui. Et pourtant, elle préférait affronter cette terreur plutôt que de risquer la sécurité de son pilote.

Il ignorait combien de temps il était resté assis à attendre que le lien s’apaise, cette nuit-là.

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