#25 – Ombre

040 - Ombre

Une délicieuse odeur de chocolat accueillit Lysandre lorsqu’il poussa la porte des cuisines. Près de l’âtre, Ylfa s’affairait autour d’un saladier, les manches retroussées et de la farine jusque sur le museau.

— Halbert a enfin réussi à te convaincre de reprendre la pâtisserie ?

— Lysandre ! Mon petit, cela fait des lunes ! Approche donc.

La vieille louve abandonna sa préparation pour l’examiner. Son sourire s’effaça aussitôt.

— Par les anciens… Tu as une mine affreuse !

— Merci, Ylfa. Je te trouve rayonnante, toi aussi.

— Assieds-toi ! La prochaine fois que tu repars te terrer à Londres, je pose mon veto !

Inutile de protester. Lysandre prit place à la grande table, contemplant les ustensiles éparpillés devant lui. Une cuillère reposait près d’un bol. Il leva machinalement la main, et l’objet s’éleva de quelques centimètres.

— Tu es toujours aussi doué ! s’exclama Ylfa en déposant une assiette devant lui.

Lysandre laissa retomber la cuillère.

Doué.

Il baissa les yeux vers ses mains. Ses doigts n’avaient rien perdu de leur dextérité. Pourtant, lorsqu’il cherchait à percevoir les flux, à entrer en résonance avec eux, il se heurtait à un mur. Le silence s’installa. Ylfa s’était remise à trier ses ustensiles, jetant de temps à autre un regard vers lui.

— Tu as passé la journée à la bibliothèque ? demanda-t-elle.

— En grande partie.

— Avec tes vieux livres ?

Il acquiesça. Ses notes reposaient encore dans sa sacoche. Il avait passé plusieurs heures à relire ses dernières recherches, entreprises avant son départ pour Londres. Tout lui semblait parfaitement intelligible. C’était peut-être cela, le plus insupportable.

Il comprenait encore les principes, connaissait les formules et les infinies variations qui permettaient de modeler les flux. Il aurait été capable d’expliquer chaque page de ses travaux, mais les appliquer…

Un frisson lui parcourut l’échine.

— Je ne suis que l’ombre de ce que j’étais, Ylfa.

La vieille louve tira une chaise.

— C’est à cause de ta maladie, mein Liebling ?

Il acquiesça.

— Tu pourrais encore cuisiner si tu perdais le sens du goût ?

Elle fronça les sourcils.

— Bien sûr. Je connais mes recettes par cœur. Mais…

— Mais ?

— Mais… ce serait plus difficile de savoir si c’est bon.

Lysandre esquissa un sourire triste.

— Et c’est là tout le problème. Je peux encore enseigner. Je peux réciter mes cours, expliquer les théories, corriger les erreurs de mes étudiants. Mais je ressens à peine ce que je leur enseigne.

Ylfa posa sa grosse main sur la sienne. Elle resta silencieuse un moment, avant de lui adresser un sourire attendri.

— Il y a déjà bien assez de nuages dans cette tête pour ce soir, mon petit.

— Ylfa…

— Tu vas m’aider.

— Pardon ?

Elle indiqua son saladier d’un mouvement du museau.

— Les cerises. Il faut les dénoyauter.

Lysandre contempla le récipient qu’elle venait de pousser devant lui.

— Ylfa, je viens de t’expliquer que je ne peux plus utiliser la magie comme avant.

— Et moi, je viens de te demander de dénoyauter des cerises, mein kleiner Lord. Pas de faire léviter toutes les cuillères de ma cuisine ! Tu as des mains, il me semble !

Un rire lui échappa malgré lui. Il saisit une cerise, puis une seconde. Ylfa retourna à ses fourneaux en chantonnant. Sa magie ne lui reviendrait pas ce soir. Peut-être ne reviendrait-elle jamais. Cette pensée lui serrait toujours la gorge, mais la chaleur de l’âtre et les bavardages de son amie rendaient son fardeau un peu moins lourd.

— Ylfa ?

— Hm ?

— Je pourrais goûter le gâteau, ou c’est réservé aux étudiants ?

— Trie les cerises ! Il y aura toujours une part de prévue pour toi, mein Liebling, murmura-t-elle en récupérant un nouveau sac de farine dans le placard.

Lysandre sourit et reprit son travail.

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