#28 – Écho

044 - Echo

La nuit était tombée sur Ishgard.

Alward ajusta le col de son manteau avant de frapper à la porte du manoir Borel. Un domestique le conduisit dans un salon privé, où un feu brûlait déjà dans l’âtre. Deux couverts avaient été dressés sur une petite table. Aymeric se tenait près de la fenêtre. Pour une fois, il ne portait ni armure ni long manteau d’apparat, mais une simple chemise de lin blanc, dont le col légèrement ouvert adoucissait son allure d’ordinaire si solennelle.

— Alward !

— Ser Aymeric.

— Ne m’appelez pas ser Aymeric ce soir. Aymeric sera bien suffisant. Merci d’avoir accepté mon invitation, ajouta-t-il, une pointe d’amusement dans la voix.

— C’est toujours un plaisir de dîner avec vous, mon ami.

Aymeric tira une chaise pour Alward, puis prit place face à lui. Il servit lui-même le vin. Alward constata alors l’absence de domestique dans le salon. Une liberté inhabituelle, presque intime, qui le surprit.

— J’avais envisagé un dîner plus… officiel, mais j’ai pensé que nous avions suffisamment souffert, vous et moi.

— C’est parfait.

Aymeric entretenait la conversation pour deux. Bien sûr, après chaque question, il écoutait les réponses d’Alward avec une attention sincère, mais le mage remarqua bientôt qu’il discutait davantage que les nouvelles ne l’exigeaient, comme s’il cherchait, par tous les moyens, à prolonger leur échange.

De son côté, Alward luttait pour ignorer la tenue de son hôte.

Le manteau d’apparat qu’il portait d’ordinaire renforçait cette aura noble et fière qui impressionnait Alward dès lors qu’Aymeric prenait la parole. Sans lui, il paraissait… accessible. Alward but une gorgée de vin. Par les Douze… la lumière du feu suivait le mouvement de ses épaules sous le lin.

Il n’avait plus du tout l’air du lord commandeur. Seulement d’un homme qui avait souhaité dîner avec lui. Cette pensée troubla Alward plus sûrement que la vision de sa chemise.

Aymeric toussota discrètement. Alward releva les yeux et découvrit une lueur amusée.

— Pardonnez la simplicité de ma tenue. Lucia m’a pratiquement ordonné de laisser mon manteau dans mes appartements. Selon elle, je risquais de transformer ce dîner en conseil de guerre.

— Rappelez-moi de l’en remercier.

Le silence qui suivit fut bref, mais suffisant pour qu’Alward comprenne ce qu’il venait de dire. Aymeric baissa les yeux vers son verre. Alward aurait juré qu’il souriait.

— Je ne manquerai pas de lui transmettre votre reconnaissance.

— Je préférerais que vous vous en absteniez.

— Craignez-vous son jugement ?

— Je crains surtout qu’elle se méprenne sur le sens véritable de mes propos.

— Voilà qui rend votre remarque plus intéressante encore.

Alward saisit son verre et en but une longue gorgée. Trop longue. Aymeric l’imita, bien qu’avec davantage de mesure.

Ils reprirent leur repas, échangeant des nouvelles des dernières réformes d’Ishgard et des frasques d’Emmanellain.

Pourtant, quelque chose avait changé.

Aymeric jouait distraitement avec le pied de son verre. Alward, lui, contemplait le sien.

— Vous me paraissez bien songeur, Alward.

Une pointe d’espièglerie traversa son expression.

— … Est-ce encore cette absence de manteau qui occupe votre esprit ?

Alward eut toutes les peines du monde à masquer son trouble, alors que le vin, avalé bien trop vite, lui brûlait la gorge. Aymeric s’éclaircit la voix, soudain très appliqué à couper un morceau de viande pourtant parfaitement tendre.

— Excusez-moi, Alward. Ce vin me semble plus traître que prévu.

La question avait pourtant visé juste. Alward sentit la chaleur lui monter aux joues.

— Est-ce vraiment le vin, mon ami ? M’est avis que vous esquivez le sujet qui vous brûle les lèvres depuis le début de cette soirée.

Le couteau d’Aymeric s’immobilisa contre son assiette. Il aurait pu rire, ou détourner la conversation avec cette aisance d’orateur qui lui permettait d’échapper aux questions les plus délicates. Pourtant, face à Alward, il se contenta d’un soupir.

— Je crains que vous ne me connaissiez trop bien pour que je puisse accuser longtemps le vin.

Son sourire était toujours là, mais plus fragile. Une vulnérabilité rare se glissa dans son regard, tandis qu’il abandonnait ses couverts pour joindre les mains devant lui.

— Il y aurait bien quelque chose… oui.

— Est-ce là le conseil de guerre prédit par Lucia ?

— J’aurais préféré. C’est un exercice qui m’est bien plus facile.

Aymeric prit une discrète inspiration. Alward, lui, manquait d’air.

— Lorsque vous quittez Ishgard…

Aymeric hésita. Et cette hésitation serra le cœur d’Alward.

— Lorsque vous quittez Ishgard, reprit-il, j’attends votre retour avec une impatience qui dépasse largement celle d’un allié soucieux de recevoir de vos nouvelles.

Sa voix s’était faite plus basse. Une rougeur légère colora ses pommettes.

— Et… lorsque vous êtes ici… je cherche à vous garder pour moi seul. Une question dont je connais déjà la réponse, une invitation à dîner qui aurait fort bien pu attendre demain… tous les prétextes me sont bons. Je ne devrais pas. Je le sais. Certains souvenirs sont encore douloureux, et je n’ai aucun droit de réclamer une place que vous n’êtes pas prêt à m’offrir.

Après une brève hésitation, sa main glissa sur la nappe. Elle s’arrêta près de celle d’Alward, sans oser la toucher.

— Mais je ne sais plus taire mon cœur. Si mes sentiments vous mettent mal à l’aise, dites-le-moi. Votre amitié m’est trop précieuse pour que je la sacrifie sur l’autel d’un espoir que vous ne partageriez pas. Je préfère votre vérité, quelle qu’elle soit.

Alward se força à desserrer la mâchoire.

— Il se pourrait que vos sentiments trouvent un certain… écho en moi.

Aymeric releva les yeux.

— Un certain écho ? répéta-t-il, l’ombre d’un sourire aux lèvres. Voilà une réponse bien prudente de la part du Guerrier de la Lumière.

Malgré sa légèreté, une pointe d’incertitude transparaissait dans sa voix. Alward approcha sa main de la sienne et effleura ses doigts.

— Je crains de manquer d’éloquence. Il m’arrive… fréquemment de regretter Ishgard lorsque mes devoirs m’entraînent loin du Coerthas.

Les doigts d’Aymeric frémirent sous les siens.

— Mais ce ne sont ni ses rues ni sa neige qui me manquent.

Alward referma doucement sa main sur la sienne.

— C’est vous.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *