Un serpent, un rouage, une vague, un voleur, un restaurant.
Les néons clignotaient le long de l’enseigne du Léviathan. Vivez un repas vingt mille lieues sous les mers ! avait titré le New Terra le jour de son inauguration, vantant une ambiance romantique et spectaculaire quand, à marée haute, les vagues se fracassaient sur les hublots jusqu’à les submerger. Ce torchon omettait de préciser la réalité macabre derrière le faste et les lumières : un établissement niché dans la mâchoire et les deux orbites vides de la créature homonyme, dont le cadavre vitrifié s’enfonçait dans les profondeurs de l’Atlantique.
— Définitivement glauque, soupira Éthan.
L’inauguration s’était déroulée dans l’indifférence la plus totale. Un échec commercial. Au bout d’un mois, le restaurant peinait à remplir un quart de sa salle. Les problèmes s’enchaînaient, entre les faiblesses structurelles qui menaçaient la solidité des hublots en période de submersion et le manque de fonds. Le maire de Parisium se retira du projet, et l’équipe responsable disparut des locaux de Quantons, laissant le Léviathan sombrer dans l’oubli. Un lieu parfait pour leur rendez-vous.
— Lilith ? appela-t-il.
Cachée à quelques pas de l’entrée sous une tonnelle déchirée, une silhouette féminine recoiffait ses mèches cuivrées. La lueur des lunes se reflétait sur les rouages de ses joues, leur doré contrastant magnifiquement avec l’étoffe sombre de sa robe de soirée. Elle pressa ses paumes l’une contre l’autre. Éthan aurait juré que sa machinerie s’emballait, avant qu’un filtre ne la camoufle sous une peau parfaite et lisse.
— Lilith, tout va bien ?
La bouche de Lilith s’entrouvrit légèrement pour se refermer. Elle fronça les sourcils avant de hocher la tête. Évidemment, elle était inquiète. Qui ne le serait pas ? Ce soir, ils allaient enfreindre les règles : Éthan deviendrait hors-la-loi et elle, libre. Sur le visage d’Éthan, pourtant, aucune ombre ne se lisait, seulement un sourire rayonnant, qui semblait murmurer « Ne t’inquiète pas, tout va bien se passer. ». Soudain, le bip de son communicateur le ramena à la réalité. Dans une heure, il tiendrait la promesse faite à sa femme. Une promesse qu’il s’était juré de tenir.
⁂
Le SAS s’ouvrit sur une salle quasi déserte. Entre les tables en quinconce se faufilaient plusieurs androïdes, alors que d’autres crachotaient un vieil air de rock sur une estrade branlante. Un air d’avant, quand la Terre était encore ronde et n’avait qu’une lune, quand Quantons Corporation était inconnue du grand public. Éthan savait – comme chaque enfant né après l’Éclair – tout sur cette petite entreprise qui, d’un simple vendeur d’IA, s’était muée en responsable de la sécurité de la Terre, et dont l’humanité était devenue la main-d’œuvre autant que la matière première. Il caressa machinalement son bracelet de force, le pied battant le rythme. Lilith fronça les sourcils, encore. Éthan connaissait cette expression : celle d’une colère soudaine transformée en frustration par son module émotionnel. Il suivit son regard.
Très discret…
Une silhouette encapuchonnée les détaillait, un verre pour seule compagnie. Éthan étendit ses doigts dans la direction de Lilith, frissonna lorsqu’elle les enserra, comme s’il avait soudain plongé la main, puis le corps entier, dans de l’eau glacée. Le monde bascula. Derrière le capuchon, Soren Garner, un orphelin. Un de plus. Sans histoire, insouciant, jusqu’à ce que ses parents reçoivent la lettre de Quantons. Après leur départ, les vols avaient commencé. Puis, les manifestations anti-Tracerts, les rassemblements clandestins, les sabotages à grande échelle… Il lâcha la main de Lilith.
— Ce n’est qu’un gosse, murmura-t-il.
— Il a le prototype. Nous devons agir.
Éthan soupira. Pour Lilith, la mission primait toujours. Il allait devoir la jouer fine pour que ce gamin s’en sorte sans une égratignure. Il traversa la salle en quelques enjambées, saisit le dossier d’une des chaises et jeta une carte à puce sur la table.
— Tout y est.
La main de Soren survola la carte. Un bip retentit. Visiblement satisfait, il la glissa dans sa veste et sortit une petite boîte noire qu’il poussa vers Éthan. Devant son immobilité, il releva la tête.
— Tu voulais un module, tu l’as. Maintenant, dégage.
— Le deal, c’était de récupérer un module particulier, et tous les modules se ressemblent, petit. Donne-moi ton interface, que je vérifie le matériel. Je n’ai pas besoin d’un vulgaire antivirus pour Tracert, répliqua Éthan avec un sourire appuyé.
Aucune réponse. Il se pencha en avant, agrippant l’épaule de Soren.
— Allons. Je ne fais que reprendre ce qui m’appartient. N’est-ce pas ? Soren…
Une infime crispation de l’épaule. Gagné.
— Que diraient tes parents, s’ils savaient que leur fils combat toutes les raisons qui les ont poussés à accepter cette lettre ?
Soren poussa sur ses pieds et se libéra de sa prise. Sa respiration était rapide. Des traces d’humidité perlaient à la base de ses cheveux. Qui était la proie, à présent ? Éthan leva les mains en signe d’apaisement.
— Tu te prends pour un Quantic ?
Éthan pouffa et ôta son bracelet de force, dévoilant un cristal serti à même la peau.
— Touché !
Les yeux de Soren s’écarquillèrent, et glissèrent vers Lilith. Elle avait dévoilé ses rouages. Son visage blêmit.
— L’interface, insista Éthan, tendant la main.
Celles de Soren, tremblantes, fouillèrent son sac et en sortirent une paire de lunettes qu’Éthan enfila. Sur l’écran, un test validait les performances du matériel. Éthan fouilla le code. C’était bien le prototype. Son prototype. Face à lui, Soren fixait la porte. Alors que Lilith approchait une main furtive de son cou, Éthan leva le bras, stoppant son geste.
— Tu peux partir.
⁂
Soren était loin. Lilith s’agitait, les mains toutes occupées à étudier le module.
— Nous y sommes ?
Éthan valida d’un signe de tête. Oui. Ils avaient enfin remis la main sur les trois dernières années de travaux qui avaient été dérobées dans son laboratoire, avant la lettre. Un module pour remplacer le module émotionnel qui paralysait les Tracerts, ce même module qui désactivait leurs émotions pour les rendre efficaces, selon Quantons. Il jeta un œil à son communicateur. Les hublots seraient bientôt submergés. Lilith dévoila sa nuque.
— Ça risque d’être douloureux.
— Je le supporterai, assura-t-elle.
D’un geste sec, il déconnecta son module actuel et inséra le nouveau. Le filtre de Lilith se dissipa dans un cri effroyable. Éthan recula, les mains crispées sur le cuir de son bracelet. Lorsque les yeux de Lilith se rouvrirent, ils rougeoyaient.
— Les Quantics…
Sa voix s’étrangla dans un nouveau cri, remplacé par un son grave et électrique.
— Éthan Garth, vous êtes en état d’arrestation pour altération d’un Tracert et violation de la clause d’intégrité. Votre sentence est irrévocable. La mort, avec…
Éthan se tendit. Ses doigts détachèrent la lanière de cuir, révélant son cristal. Alors qu’il allait presser la pierre, les lumières du module clignotèrent pour passer au vert. La voix résonna à nouveau.
— … application immédiate. Blablabla, conclut-elle d’un sourire malicieux.
Éthan sourit.
Lilith est libre.

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