#02 – Silence

017 - Silence

La route se scinda en deux voies. Thémis attendit, puis questionna.

Où allons-nous ?

Son humain n’indiqua aucune destination. Thémis décida pour lui et tourna à droite, direction Nameshi. Surpris par le virage, il serra les commandes plus que nécessaire.

Tu es distrait.

Un sentiment de réconfort étreignit le lien. Les pensées de Haru gravitaient autour, désordonnées. Il était inquiet. Thémis réprima un ronronnement, avant de bifurquer vers les quais. Pourquoi était-il inquiet ?

D’habitude, elle ne se serait pas posé cette question : le contrôle de son humain sur leur connexion étant moins élaboré que le sien, elle aurait simplement observé son esprit. Pourtant, ce jour-là, Thémis s’y refusait. Voilà plusieurs semaines qu’elle s’essayait à la définition humaine de la confiance. Alors, elle attendait, éloignée du lien et des tentations qu’il représentait. Elle attendait que Haru parle de lui-même, comme il l’avait fait avec Yangchen, ou Yuki. Mais rien. Il gardait pour lui ses craintes, cantonnant ses interactions avec Thémis à de vagues questions sur son état. Elle étouffa la frustration qui hérissait le lien. Tout cela avait commencé à leur retour de Tokyo. Ou était-ce depuis qu’il avait réintégré, officiellement, les effectifs de police ?

Les premiers temps, Haru avait suivi le conseil de Yuki, reprenant son poste dès leur retour afin de s’occuper l’esprit en attendant Yangchen. Une joie. Il était… de bonne humeur ? Enthousiaste ? Épanoui. Jusqu’à ce que Yangchen décide de commencer la préparation de la base d’Hashima. Thémis gronda, augmentant sa vitesse à la surprise de Haru. Si Ceos s’était réjoui de la nouvelle, Thémis, elle, l’accueillit avec beaucoup moins d’enthousiasme : son humain montrait enfin des signes encourageants de réhabilitation sociale, trop de changements risquaient d’étouffer ses efforts dans l’œuf. Haru, lui, n’avait verbalisé aucune objection, arguant que la situation était passagère. Ce qui, en langage Haru, signifiait le début des ennuis.

Thémis siffla en changeant de voie, direction Nishiki. Une étrange routine s’était alors installée, son humain vivant à contretemps des deux autres pilotes. Le soir, il retrouvait le grand appartement vidé de ses occupants, Yato pour seule compagnie, et le quittait au matin, abandonnant à contrecœur la chaleur des draps et des bras d’une Yangchen aux traits tirés, récemment endormie. Il avait fait bonne figure, un temps, jusqu’à ce qu’elle prenne ses quartiers sur l’île d’Hashima à temps complet, pour achever les travaux. Même éloignée du lien, Thémis avait senti la tension de Haru pulser.

Tout cela n’avait fait qu’empirer : en l’absence des deux autres pilotes, le dossier d’Osumi avait repris sa place sur le tableau blanc. Son humain s’oubliait dans le travail, encore, chaque journée étiolant un peu plus son humeur. Les appels réguliers de Yangchen n’y changeaient rien, l’arrivée de Kakeru pour aider à l’ouvrage, encore moins. Thémis gronda encore. Sa mission était de protéger les humains, mais elle avait déjà du mal à veiller sur le sien ! Elle repoussa avec vigueur le sentiment d’échec qui voulait tendre le lien. Hors de question d’abandonner. Pas aussi facilement. Pas si près du but.

Thémis comptait alors sur l’aide de Yuki mais, ces dernières semaines, le policier était resté passif face à un Haru maussade. Thémis avait pourtant demandé son soutien, s’approchant de lui, un soir, alors qu’il discutait avec Haru dans le parking. Aucune réaction, si ce n’était son regard intrigué en la voyant approcher. La seule option restante était de rejoindre Hashima.

Ceos saura quoi faire !

C’était ce qu’elle avait pensé, ce matin-là, mais l’élaboration de son plan avait été interrompue par le téléphone de Haru, affichant un message :

Nous sommes à la maison, j’espère te voir bientôt.

Haru avait soupiré, ses pensées tourbillonnant plus rapidement. Pourquoi ? Thémis relut le nom du contact. Kanae. C’était sa mère ! Haru cherchait encore comment répondre à son message, depuis plus d’un mois. Voilà pourquoi le lien s’était crispé. Yuki avait alors fermé un dossier d’un geste sec.

— Ça suffit, Haru. Va sur Hashima.

— Hein ?

— Va la rejoindre, abruti ! Tu tournes en rond comme un lion en cage depuis trois semaines.

L’éclat de rire de Takara avait fait sourire Ritsu. Haru avait simplement levé les yeux au ciel.

— Arrête tes conneries, tu veux ? Où et quand je vois Yangchen, c’est mon problème.

— Je suis sérieux, c’est un ordre. Je t’affecte à la sécurité de la base. Je ne veux plus te voir ici sans elle dans tes pattes. Alors tu rentres chez toi, tu lui achètes des fleurs, et tu la rejoins. Compris ?

Yuki et Haru s’étaient jaugés un instant, avant que son humain abandonne pour saisir sa veste. Depuis leur départ de l’appartement, Thémis naviguait à l’aveugle. Devait-elle se rendre sur Hashima ? Comment ? Devaient-ils attendre la nuit ? Et cette histoire de fleurs ? Parfois, Thémis enviait Ceos et son accès à cet Internet… La dernière fois qu’elle avait entendu une histoire de fleur, c’était dans un des romans que lisait Haru. Une jeune dessinatrice s’était vue empoisonnée par le bouquet offert par un de ses amoureux éconduits.

Décidant les fleurs trop dangereuses, Thémis s’arrêta devant le Cat’s Eyes.

Connaissant Yangchen, des ramens seront plus pertinents que des fleurs.

Aucun mouvement. Le corps de son humain ne quitta pas son siège. Le lien s’agita, les pensées qui gravitaient aussi. Thémis trouva alors que le concept de confiance humaine était très désagréable à expérimenter.

Ou alors, était-ce ce silence ?

Tout va bien, ma belle ?

Encore cette question. Le lien s’hérissa.

Mon cockpit est toujours dysfonctionnel, mais nous pouvons rejoindre Hashima.

Je ne demandais pas ça pour… Tu es sûre qu’il n’y a rien d’autre ?

Nous n’avons affronté aucune menace ces derniers temps, Haru… Pourquoi poses-tu encore cette question ?

Les pensées de Haru fuirent le contact du lien. Thémis reconnut la manifestation de son hésitation et gronda. Il soupira.

Tu es distante. C’est dur à expliquer. On dirait que tu étouffes ta présence dans le lien, c’est désagréable.

Thémis masqua difficilement sa surprise.

C’est pour cela que tu es préoccupé ?

Évidemment !

Les pensées de Haru s’agitèrent, puis s’organisèrent en une chaîne disciplinée qui s’enroula autour du lien. Thémis sut qu’il avait compris.

Attends ! J’ai jamais eu besoin de te dire ces choses-là ! D’habitude, tu… non ! Ça a commencé à notre retour de Tokyo ! Pourquoi est-ce que… me dis pas que c’est cette histoire de confiance !?

Thémis se rapprocha du lien, reprenant sa place. Sa présence suffit à ralentir les pensées gravitant dans le chaos. L’inquiétude de Haru à son sujet y était limpide. Sans pilote à proximité pour échanger sur le comportement de Thémis, il avait envisagé tous les scénarios possibles : baisse de puissance de l’étincelle, altération lors du passage de la porte, détérioration mécanique, lassitude du monde des humains… Thémis en aurait presque ri.

Je pensais que le départ de Yangchen pour Hashima t’avait affecté.

Elle a prévenu et nous savons exactement où ils sont. C’est plus agréable quand elle est là, je te l’accorde, mais… Ne change pas de sujet ! Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

Je voulais comprendre, seule. Ça n’a pas marché. Je pensais qu’en m’éloignant du lien, je pourrais expérimenter la confiance humaine.

Tu me fais déjà confiance, ma belle.

Je sais ce que tu penses, c’est différent.

C’est plus complexe que ça, rit-il. Regarde, tu as compris que quelque chose n’allait pas.

Même en m’éloignant du lien, tes pensées sont tellement indisciplinées qu’elles trahissent tes émotions. Tu devrais travailler là-dessus.

Pourtant, tu ignorais ce qui me préoccupait.

En effet.

Mais tu as attendu que je parle, sans explorer mon esprit.

Évidemment. Si c’était important, tu me l’aurais dit.

J’aurais pu mentir.

Tu ne me mens jamais.

Donc, tu l’as expérimentée, la confiance humaine.

La confusion de Thémis atteignit son pilote, qui afficha un sourire satisfait en passant les portes du Cat’s Eyes. Durant plusieurs minutes, Thémis analysa ses paroles. Ce ne fut que lorsqu’il ressortit, un sac à la main, qu’elle rit.

Tu as raison.

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