Les véhicules se raréfiaient. Derrière les barrières de sécurité, la forêt s’enfonçait progressivement dans le brouillard. Quelques branches basses, ignorées par les rayons du soleil, revêtaient encore des haillons de neige et, dans les accrocs du bitume, l’humidité peinait à former de fines plaques de verglas. Les ultimes stigmates d’un hiver à l’agonie, prêts à céder leur place aux premiers signes du printemps. Un grondement grave perça la brume, une traînée rouge dans son sillage.
Je te vois clairement accrocher ce plan de coupe au tableau.
Une vue en coupe du réacteur principal de Thémis et de son circuit d’alimentation, essentielle pour maintenir la conscience du MEKA éveillée lors du remplacement du cockpit, tout en garantissant la sécurité de Yangchen. Pour Haru, ce bout de papier trônait toujours au même endroit depuis le déménagement, épinglé dans le coin supérieur droit du tableau blanc. C’était ce qu’il avait répondu à la mécanicienne la veille, avant de revérifier les dossiers emportés à Hashima, les notes écrasées sous une des sphères de Ceos et les documents compilés dans les tiroirs de son bureau au commissariat. Rien. Hermès, quant à lui, était hors de cause : il ne s’approchait jamais du tableau.
Haru pencha son corps vers l’avant. Encore trois virages, et ils atteindraient le portail. Thémis s’immobilisa entre Ceos et Leto, à quelques mètres d’une berline noire. Il gravit les marches et abaissant aussitôt la poignée.
— Yang…
Une odeur inhabituelle envahit ses narines. Un parfum. Quelques notes de thé Earl Grey mêlées à des fragrances plus légères de jasmin. Il connaissait ce parfum. Son cœur s’accéléra alors qu’il cherchait autour de lui l’indice qui validerait son hypothèse. Près du shikidai, les chaussures de Yangchen et d’Hermès étaient sagement alignées. Trop sagement.
C’est étrange. Il manque…
Haru n’entendit pas Thémis, la main nouée autour de la poignée du placard. Il lui aurait suffi de tirer sur cette simple poignée, mais son bras refusait de se tendre.
Haru ?
Ce parfum…
Ses chaussures rejoignirent les deux autres paires.
Le salon était partagé entre pénombre et silence. En haut de l’arbre à chat, une masse noire s’étira et trilla.
— Pas maintenant, Yato.
Yato souffla et se recroquevilla dans son panier. Haru s’immobilisa devant la porte de la cuisine, la tête baissée. Un filet de lumière s’était invité sur ses chaussettes. Des murmures s’échappaient du battant. Sa main glissa le long du bord et s’arrêta lorsqu’il perçut un léger grincement derrière lui.
Il fit volte-face.
Le nez de Haru fut chatouillé par des mèches de cheveux grisonnantes. Deux bras l’encerclèrent, le serrèrent, remontèrent jusqu’à ses épaules et saisirent son visage en coupe, les pouces caressant ses joues. Il plongea dans deux yeux d’un bleu profond, à l’éclat quasi surnaturel : ils semblaient emprisonner toute la lumière de la pièce. Le léger froncement de sourcils, quant à lui, promettait mille orages si l’objet de leur inquiétude avait le malheur de quitter le périmètre. Il avait hérité de ces yeux.
Le reste, il le tenait de son père.
— Mon chaton…
La voix était tremblante, enfin débarrassée des grésillements du téléphone. Cette voix ébranla Haru.
— Maman, je vais avoir trente-trois ans…
Il avait répondu machinalement, puis essaya de se ressaisir en secouant la tête. En vain. Sa voix rauque le trahit, tout comme son simulacre de sourire, plus proche d’une grimace que d’une expression de joie. Kanae répliqua d’une moue similaire.
— Tu… Tu auras le droit… Oh…
Sa voix se brisa. Haru se savait incapable de supporter ses larmes et l’attira contre lui, encaissant les sanglots qui s’étouffaient à présent dans le col de sa chemise. Il avait lu son dernier message le matin même, un message laissé sans réponse depuis plus d’un mois. La culpabilité lui écrasait le cœur.
Il lui avait promis.
Haru murmura une litanie de « désolé » qu’il savait d’avance inefficace. Entre les hoquets qui s’espaçaient, il discerna les mots Tokyo, voiture et Yuki.
Évidemment, il fallait qu’il s’en mêle, celui-là !
Ceos était également au courant.
Haru en avait oublié le tableau blanc. Il leva le nez. Le plan était toujours là. Un bref hoquet lui échappa, entre incrédulité et soulagement.
Je croyais que Yangchen et Yuki se détestaient ?
Détester est un peu exagéré… mais je ne les imaginais pas conspirer ensemble.
Conspirer n’est-il pas également… exagéré ?
— Haru ?
Il ouvrit les yeux. Sa mère avait brisé l’étreinte. Une ombre avait assombri ses traits avant de se dissiper devant ceux, interrogatifs, de son fils. Cette ombre, il la connaissait aussi. Elle hantait déjà le visage de sa mère dix ans plus tôt. Il attrapa sa main.
— Allons nous asseoir.
Kanae installée à la table du salon, Haru tira le shoji de la cuisine. Les murmures s’éteignirent comme une flamme qu’on aurait soufflée. Yangchen se tenait derrière le plan de travail, un couteau à la main, toute son attention portée sur la découpe d’une pièce de viande. Yuki, lui, se tenait en retrait. Yangchen était énervée, et son équipier l’avait lui aussi compris.
Entre eux reposaient, sur un plateau, une théière fumante et deux tasses. Du thé, dont l’odeur de jasmin imprégnait la pièce. C’était probablement ce dont sa mère avait besoin. Lui aussi, peut-être. À moins de commencer par quelque chose de plus fort ? Thémis gronda. Un raclement de gorge attira son attention. De sa main libre, Yangchen poussa le plateau dans sa direction. Haru effleura ses doigts en un remerciement silencieux. Il y mettrait les formes.
Plus tard.
Le thé fut servi. Haru contempla les ondulations qui agitaient la surface de sa tasse. Le poids d’un regard bouffi par les larmes lui courbait l’échine. Nul besoin de lever les yeux pour vérifier : il savait que cette ombre était encore là.
— Regarde-toi. Le digne fils de ton père.
Haru rata le sourire mélancolique qui ponctua sa phrase. Kanae soupira. Il fallait plus qu’un silence pour la décourager. Le froufrou de sa robe annonça son intention alors qu’elle prenait place aux côtés de son fils. Un téléphone glissa sur la table, l’application Galerie ouverte, où ses doigts aux ongles vernis balayèrent l’écran.
— On a beaucoup voyagé, ces derniers mois…
Elle remplit le silence d’histoires du quotidien. Haru se laissa entraîner, répondit d’un hochement de tête tout en survolant les photos qui défilaient. Des photos de Cardiff, de Tokyo. Des banalités. D’autres, en revanche, attisèrent sa curiosité. La première était une photo surexposée d’un rocher sur une plage. La deuxième, floue, donnait l’impression d’avoir été prise sous l’eau. Une autre, mal cadrée, laissait deviner une étendue de sable. Thémis gronda lorsqu’elle vit la dernière, parfaite, qui figeait les sourires d’une famille unie devant l’objectif.
Ce n’était pas Cardiff, mais Londres. À l’arrière-plan, Big Ben perçait le ciel, couvert d’échafaudages. Haru grimaça devant la silhouette arachnéenne imprimée sous la vitre fendue de l’horloge. Une photo prise cette année-là. Derrière le banc, Kanae enlaçait un homme dont les yeux étaient cachés par le bord d’un chapeau.
Papa… Où est-il, d’ailleurs ?
Il est peut-être resté à Tokyo ?
Impossible… Ces deux-là sont inséparables. J’ai passé mon adolescence entre le Royaume-Uni et le Japon parce que maman est incapable de le laisser seul.
— Haru ?
Haru ouvrit les yeux. Kanae serrait sa main. Si elle ne se formalisait pas de l’absence de son mari, celles de son fils, en revanche, ridaient son front d’inquiétude. Haru aurait voulu tout lui expliquer. Les Messagers de Tartarus. Osumi. Les mensonges de sa hiérarchie. Les reptiliens. Thémis. Sa magnifique Thémis, qui veillait sur lui depuis toutes ces années. Le poing de Haru se crispa sur la table. Thémis, indirectement responsable de cette ombre sur le visage de sa mère, vestige de l’époque où, incapable de communiquer avec son pilote, elle projetait avec force son esprit contre le sien, le submergeant d’images, de migraines et d’absences. Par où commencer ? Comment commencer ?
— Mon chat… Tu es sûr que c’est terminé ?
L’ombre était toujours là. Le cœur de Haru se serra. Peut-être. Mais s’il se trompait, comment affronter ce regard lorsque la menace sonnerait le rappel ?
L’heure n’est pas à ce genre de question. Tu as plus important à faire.
Hein ?
Le désespoir étreignit Thémis. Haru ne comprit pas tout de suite pourquoi. Puis il réalisa. La seule chose qui inquiétait sa mère à cet instant, c’était son silence. Thémis lui transmit du réconfort alors que Kanae l’appelait à nouveau et enserrait encore son poignet. Ses mains avaient perdu de leur douceur, mais l’étreinte délicate qu’elles offraient était la même que dans ses souvenirs. Il s’ébouriffa les cheveux de sa main libre.
— Ce n’est rien, maman. Je suis juste fatigué.
Encore une demi-vérité. Pourtant, l’ombre se dissipa un peu. L’application photo se ferma. Sur l’arrière-plan, Haru posait dans son uniforme de police aux côtés de son frère. Yato, encore chaton, était agrippé à son épaule, la gueule figée en un miaulement indigné. Les lèvres de Haru s’étirèrent en un sourire béat.
— Cet air-là m’avait manqué.
Kanae ricana, une main devant la bouche, les yeux plissés par son sourire.
Haru préférait cet air-là, lui aussi.

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