Couché à même la pierre, le manteau replié en guise d’oreiller, Nyr parcourait son grimoire. Bouclier serait de bon ton, pensa-t-il. Idem pour Éclair. Melf, en revanche…
Il tourna la page d’un geste sec.
Un frisson d’appréhension parcourut son corps entier. La magie présente dans le temple réveillait en lui un sentiment d’urgence. Nyr voulait bouger, il voulait courir, mais il devait dormir ! Le combat à venir s’annonçait difficile, et il aurait besoin de toutes les ressources à sa disposition pour être utile. Il referma son grimoire et l’enfonça dans son sac.
Les yeux fermés, il se tourna, tira son duvet, se retourna, puis reposa sa tête sur son bras replié en soupirant. Si l’on omettait les respirations profondes de Vernie et Sho, le silence régnait dans le temple. Enfin… presque : la pierre, rongée par les vapeurs verdâtres, émettait un doux crépitement. Nyr tendit sa main libre vers le plafond. Sa peau rougissait par endroits, mais supportait l’agression des vapeurs d’acide. Il détestait cet élément, qu’il considérait comme dangereux et traître… même si, à bien y réfléchir, la glace partageait dans son esprit la même réputation.
Il libéra son bras et grimaça lorsqu’une douleur aiguë traversa son épaule. L’acide, il pouvait gérer. La réception fortuite d’un paladin, beaucoup moins. Encore une merveilleuse idée de son halfeline préférée. Nyr avait certes eu le réflexe d’enchanter l’armure de plates qui lui tombait dessus pour en minimiser le poids. Toutefois, l’impact l’avait fait basculer en arrière et son épaule avait réceptionné son poids et celui de l’elfe confus entre ses bras. Oh, Himo s’était excusé. Évidemment. Vernie ne risquait pas de le faire. Et, tout penaud qu’était le paladin, il avait voulu utiliser ses pouvoirs pour examiner le magicien. Nyr avait refusé. Il préférait que Himo se redressât plutôt que de le garder à demi couché sur lui. Il bougea et grimaça à nouveau. Il n’avait rien ; c’était le plus sage à faire. Himo devait conserver ses forces. Et Nyr, sa dignité.
Un bruit. La lumière tremblotait dans le couloir. Himo devait chercher une position confortable pour entrer en transe et assurer sa garde. La nuit était encore jeune. Si l’elfe était toujours debout, peut-être pouvait-il le rejoindre ? Après tout, le sommeil se refusait à lui. Une discussion dans les vapeurs d’acide lui occuperait l’esprit…
Non.
C’était une mauvaise idée. Pourquoi ? Nyr refusait d’y réfléchir. Il tenta une nouvelle fois d’accéder à un sommeil réparateur et autorisa son esprit à vagabonder hors du temple de Sulfurias, jusqu’à la Porte de Baldur. Que ne donnerait-il pas pour retrouver le confort de sa bibliothèque, l’odeur des livres, la chaleur de l’âtre à proximité d’un fauteuil moelleux, ou celle de son lit ? À cet instant, tout.
Pour un temps.
La ville et la tour étaient des lieux où il aimait vivre. Mais les missions du Prieuré, les Ménestrels… tout cela le cantonnait au bas quartier de la Porte de Baldur. L’aventure, il la confiait à d’autres : Vernie, qui partait sur les routes et que Kelemvor seul savait où trouver, parfois pendant des mois, voire des années. Opcha et son frère. Hal… Star… Lui, il ne lui restait que des lettres et des entrevues furtives, confiné qu’il était dans une tour au confort enviable. Au confort lassant.
Une tour de solitude.
Un son agita ses oreilles. Une voix. Un regard vers le couloir. Son sang ne fit qu’un tour. Himo ! Il attrapa son bâton et, le dos courbé, avança en direction du bruit.
Nyr n’eut pas à chercher bien longtemps l’origine de la voix. Assis en tailleur devant les dalles invisibles cheminant entre les deux berges d’un large bain d’acide, Himo fredonnait, et l’écho de son souffle se répercutait sur les murs. L’incrédulité traversa Nyr, qui testa la résistance magique du bout du pied et s’assit en tailleur, comme suspendu dans les airs, en face de lui. Il ne put retenir un léger rire. Qui d’autre que Himo pouvait donner de la voix en plein milieu d’un temple hostile, au cœur de la nuit ?
Ses yeux bougeaient doucement sous ses paupières. La transe des Elfes avait quelque chose de magique aux yeux des humains. Et malgré le sang féerique qui courait dans ses veines, le demi-elfe restait toujours émerveillé par l’aisance avec laquelle le peuple de son père parvenait à se connecter à son être profond pour se perdre dans un songe.
Il tendit une main vers le visage de Himo, qu’il figea à quelques centimètres de sa joue. Cet elfe était jeune et gardait la prestance propre à ses semblables. Un air hautain, un tempérament peu patient et téméraire, pour ne pas dire gauche, par moments. Pourtant, Nyr ne pouvait s’empêcher de le trouver fascinant.
Le fredonnement s’intensifia jusqu’à former des mots, portés par une voix claire. Himo chantait. La mélodie anima quelque chose dans le cœur de Nyr. Un souvenir. Le chant de l’elfe avait la magie des temps anciens. Celle d’une ancienne forêt enclavant un village. Celle de la silhouette fugace d’une tour blanche. Celle du calme d’une bibliothèque centenaire. Un doux sourire étirait ses lèvres. Il connaissait ce chant.
Nyr laissa retomber sa main dans le vide. À cet instant, il le trouva rayonnant. Beau.
Au bout de plusieurs minutes de contemplation, il parvint à se détacher du tableau qu’offrait le paladin et retourna dans leur chambre de fortune pour se saisir de son sac de couchage qu’il traîna dans le couloir. Il se blottit contre le mur, derrière le paladin, là où sa voix résonnait le plus fort, et se laissa bercer.
— Rentrons à la maison.

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