#06 – Secret

021 - Secret

— Lysandre !

Une nouvelle respiration lui brûla la gorge. La voix perça les ténèbres autour de lui. Lysandre plissa les yeux. Il devina les contours d’un visage pâle et des cheveux noirs relevés en un catogan gracieux. Une main se posa dans son dos.

— Valérian ?

La main se figea.

— Respirez. Est-ce encore une étrange réaction à ces phénomènes de l’Institut ? Pourtant, nous n’avons pas entendu de cris.

Lysandre laissa échapper un rire, qui se transforma en une violente quinte de toux.

— Je suis le seul… fautif, cette fois.

Sa vision revenait progressivement, révélant l’air interrogatif sur le visage de Valérian.

— Je ne veux pas vous déranger avec mes histoires, ajouta-t-il. Je vais… rejoindre ma chambre.

— Me déranger ? Évidemment. Il est vrai que mes chrysanthèmes ont le verbe riche, en cette saison.

Valérian se redressa et lui tendit le bras avant de reprendre :

— Votre compagnie est un cadeau, non un fardeau. Laissez-moi vous inviter à boire un thé, ajouta-t-il après une nouvelle quinte de toux de Lysandre. Il adoucira votre gorge, et vous aurez alors l’obligation de meubler le silence le temps que ma bouilloire siffle.

— Je ne bois pas de thé.

— Vous disiez déjà cela la dernière fois.

— La dernière fois ? Enfin… je n’ai jamais… ?

— … jamais dit que vous aviez une boîte de Darjeeling et de l’Earl Grey dans vos bagages ?

— Valérian… vous m’espionnez ?

— Non. Vous avez simplement la tête d’un gentilhomme qui boit du Darjeeling. Et, reprit-il, votre amie Ylfa a vendu la mèche au sujet des boîtes et du reste.

Il lui offrit un clin d’œil. Lysandre secoua la tête.

— Je ne bois vraiment pas de thé. Ces boîtes ne sont pas pour moi. C’est un cadeau.

— Oh ? Et qui est donc cette personne de bon goût ? Est-elle à Ormeval ? Ne me dites pas qu’il s’agit d’Halbert. Avec tout l’amour que je lui porte, il serait incapable de distinguer un café d’un thé. Et je pèse mes mots…

— Je… l’ignore.

C’était vrai. Depuis qu’il était arrivé, il regardait les deux boîtes avec le sentiment qu’il devait les offrir à quelqu’un. Pourtant, aucun nom ne lui venait.

— Eh bien, laissez-moi vous faire goûter ce qu’est un vrai thé.

Lysandre se surprit à rire.

— Vous pensez faire mieux que le valet du British Museum ? Voilà plus d’un an qu’il s’essaie à l’exercice.

— Oh, je ne le pense pas. J’en suis sûr.

Lysandre le jaugea un moment, puis se redressa lentement.

— Un thé, et j’irai me coucher.

Ils traversèrent le grand hall, gagnèrent l’aile est et s’installèrent sur un banc autour de l’îlot de l’une des cuisines. Valérian déposa les documents qu’il tenait sur la table et s’affaira déjà.

— Où ai-je donc rangé cette boîte ?

— Je peux aller chercher celle que j’ai, si vous préférez ?

— Inutile ! Je…

Il ouvrit l’un des placards, qu’il referma aussitôt.

— Je vais trouver. N’aviez-vous pas commencé une histoire des plus intrigantes ? Quel est donc ce mal qui vous ronge ? demanda Valérian en saisissant un tabouret sur lequel il grimpa.

Lysandre ferma les yeux un instant.

— Vous savez ce qu’il se passe, à Ormeval ? L’Institut.

Valérian s’immobilisa.

— Vous connaissez déjà la réponse.

— En effet. Vous n’êtes pas magicien.

Valérian positionna deux tasses face à lui et jeta un œil à la bouilloire.

— Non, en effet. Mais je connais vos activités et reconnais leur utilité.

— Voilà des paroles étranges venant d’un non-initié.

— J’ai eu un bon professeur.

Lysandre l’observa avec une curiosité renouvelée.

— Halbert, reprit Valérian.

Halbert. Évidemment.

Lysandre releva la main. Les filaments s’enroulèrent autour de ses doigts en tremblant, avant de s’éteindre. Une nouvelle quinte de toux, plus légère, le prit.

— Voilà la raison de mon mal. L’attrition arcanique. Lorsque je tente d’utiliser mes pouvoirs, je suis… repoussé.

La bouilloire siffla. Valérian se releva et versa l’eau dans les deux tasses.

— Il n’y a aucun traitement ?

— Non. Ce n’est pas mortel, à vrai dire.

— Pourtant, vous en parlez comme de la pire des morts.

— C’est probablement parce que c’est ainsi que je le ressens.

Valérian ouvrit la bouche, sembla réfléchir, puis la referma. Lysandre secoua la tête.

— Excusez-moi, Valérian. Je ne suis pas de très bonne compagnie ce soir. Je vais rejoindre ma chambre.

— Restez ici, souffla-t-il. Je préfère vous savoir là, avec cette toux. Le thé est prêt.

Valérian glissa la tasse de thé dans sa direction.

— Vous avez le droit de ressentir cela, dit-il après un silence. Même si ce n’est pas mortel. Même si, pour d’autres, cela ne semble pas grave.

Lysandre releva le menton. Valérian avait cet air mélancolique que Lysandre avait déjà surpris, parfois, au détour d’une conversation.

— Valérian…

— Buvez.

Valérian l’encouragea d’un signe de tête. Lysandre huma la tasse. Une odeur de fleurs, quelques épices. Il trempa les lèvres. Ses yeux s’agrandirent.

— C’est… délicieux !

Valérian sourit.

— Je vous l’avais dit, non, que vous aviez une tête à boire du Darjeeling ?

— Mais… c’est doux, sans amertume… Vous me cachez quelque chose !

Valérian leva les mains devant lui.

— Vous avez devant vous le résultat d’années d’expérience. C’est ma magie personnelle.

— Votre magie rendrait Londres folle.

— Voilà pourquoi je reste en France.

L’atmosphère s’allégea alors que le rire de Lysandre s’élevait dans l’air.

— Merci, Valérian. Pour le thé. Et le reste.

Lysandre but une gorgée de plus. Impossible. Aucun médicament ne pouvait se vanter d’être aussi facile à boire.

Ils discutèrent encore plusieurs minutes. Lorsque Lysandre eut fini sa tasse, il se leva.

— Ylfa m’attend. Pouvez-vous… garder notre conversation privée, Valérian ?

— Évidemment. J’en garde le secret, vous avez ma parole.

— Merci.

Alors que Lysandre quittait la cuisine, Valérian rinça les tasses et rangea les filtres lavés à côté d’une boîte de thé identique à celles présentes dans les bagages de Lysandre.

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