#09 – Promesse

024 - Promesse

— Haku ! Réveille-toi !

— Ne crie pas, Kiko. Ça ne sert à rien.

⁂

Maître Garuda sortit du cercle de téléportation.

— Il ne doit pas être bien loin.

Haku hocha la tête avant de se figer, la main resserrée sur sa Marque. Face à lui, une estrade de fortune avait été dressée au milieu de la place déserte. Au centre, comme exposé, un homme était ligoté, les poignets relevés au-dessus de sa tête. Sa tunique déchirée révélait une marque identique à la sienne.

Son Lien était en vie. Cela aurait dû le rassurer. Pourtant, la vue des flammes violettes qui l’entouraient et couraient sur son corps le tétanisait. Son cœur s’emballa. Ses mains devinrent moites.

— La douleur est-elle supportable ?

Haku fut incapable de répondre. Le feu. Partout. Garuda s’interposa entre lui et les flammes violettes, puis lui serra l’épaule.

— Ce ne sont pas des flammes démoniaques, Haku. Ne t’inquiète pas, mon garçon. Je serai avec toi.

— Haku ! Reviens, imbécile !

La tête d’Haku tournait toujours. La Marque pulsait sous ses doigts. Il resserra sa prise sur son bâton et avança jusqu’à l’estrade.

Au bruit de leurs pas, le jeune homme releva le menton. Il devait être à peine plus vieux qu’Haku. Ses poignets étaient rougis par les liens, son visage couvert de traces de coups. Une de ses mains avait bleui et gonflé. Ses yeux verts s’attardèrent longuement sur Haku, puis sur la marque rouge qu’il camouflait sous sa main.

— Vous n’êtes pas des pantins… Qui êtes-vous ?

— Je suis Maître Garuda. Nous venons… de loin, en qualité d’émissaires.

— J’ai bien peur que vous arriviez trop tard, d’où que vous veniez… Il ne reste que des pantins, et je suis le prochain.

Haku n’avait pas lâché le jeune homme des yeux. Il s’approcha par réflexe. Le bras de Garuda s’interposa.

— Ne le touche pas ! Tu vas activer la connexion.

— La connexion ?

Garuda ne répondit pas. Il avait reporté son attention sur les flammes.

— Quelle est cette magie ? murmura-t-il.

Il approcha prudemment sa main du feu violet, sans le toucher. Haku crut déceler de la peur sur son visage.

— La magie des âmes. Elle ravage mon monde depuis des années.

— Peut-on te soigner ? demanda Haku.

Le prisonnier le regarda sans comprendre.

— Personne n’y est parvenu jusqu’à présent.

Haku fit tournoyer son bâton, projetant son énergie vers lui. Un halo déformant recouvrit sa main blessée. La boursouflure se résorba lentement et le jeune homme remua les doigts.

Haku sourit et laissa son énergie remonter le long du bras de son Lien. Lorsqu’elle entra en contact avec l’une des flammes, celle-ci enfla brusquement. Le prisonnier se crispa, étouffant un cri. Haku interrompit aussitôt son sortilège.

— Je suis désolé ! Je ne pensais pas que…

— Ce n’est rien, le coupa-t-il. J’apprécie ton aide.

Garuda observa les flammes quelques secondes avant de se tourner vers Haku.

— Elles absorbent l’énergie. Ta magie et, pour lui, son essence vitale. Je ne pourrai rien faire pour lui, mon garçon. Je suis désolé.

Haku encaissa la nouvelle. La rencontre avec le Lien était un événement important pour tout Wicca. Pour lui, c’était également une responsabilité : celle de veiller sur la personne à laquelle sa magie l’avait lié.

Et il avait échoué.

— Pouvez-vous nous accorder quelques instants ?

Garuda le regarda, intrigué.

— Tu ne vas quand même pas procéder à la connexion ? Tu ne peux rien faire pour lui, Haku. Rentrons à Kabe.

— J’ai besoin de lui parler, Maître. S’il vous plaît.

Le regard d’Haku disait déjà tout ce qu’il y avait à savoir. Garuda soupira.

— Ne fais rien de stupide, je t’en prie.

— Vous avez ma parole.

Garuda s’éloigna pour surveiller les environs, laissant Haku et le prisonnier seuls, les flammes dansantes entre eux.

Le jeune homme remarqua la marque dans le cou d’Haku. Il effleura la sienne du bout des doigts.

— Cette marque… Tu portes la même que moi.

— Oui. Dans mon monde, on appelle ça un Lien. Elle nous relie, même à travers les dimensions.

— Alors vous venez vraiment d’ailleurs ?

Haku hocha la tête.

— De Kabe. Je suis un Wicca.

— Un Wicca… C’est une sorte de magicien ?

— Oui.

Le prisonnier eut un sourire sans joie.

— Je pensais être le dernier magicien encore en vie. Ici, on m’appelait le magicien de cristal.

Haku aperçut ses mains toujours retenues par les cordages.

— Ne bouge pas.

Une onde énergétique brisa les liens. Le prisonnier le regarda, incrédule.

— Tu es plutôt étrange, pour un magicien. On ne vous apprend pas à vous méfier des autres, dans ton monde ?

— Tu ne m’as pas l’air maléfique. Je n’ai pas de raison de me méfier de toi.

Le prisonnier sourit.

— Tu as toujours mal, murmura Haku en crispant de nouveau sa main sur sa Marque.

— Tu ressens ma douleur ?

Haku hocha la tête.

— La Marque me la transmet. Même sans connexion.

— Et cette connexion dont parlait ton maître ?

— Si je te touche, elle s’établira. Nous pourrons partager nos souvenirs, nos pensées… C’est pour ça qu’il m’a demandé de ne pas le faire.

Le jeune homme contempla un instant la marque sur sa peau.

— C’est beaucoup, pour deux inconnus.

Haku ne répondit pas.

— Le feu va me consumer, reprit le prisonnier. Je vais mourir ici.

Il se laissa glisser contre le pilier, la tête renversée.

— Je pensais être assez fort pour sauver mon monde. Mais j’ai échoué.

— Et moi, c’est toi que je devais sauver, murmura Haku en se laissant tomber au sol à sa hauteur. Et j’ai échoué.

— C’est beaucoup de responsabilités pour une vie que tu ne connais même pas.

Haku l’observa un instant.

— Peut-être. Mais notre Lien m’a déjà sauvé. Je voulais savoir pourquoi le destin m’avait lié à toi.

— Le destin ? Vous croyez tous à ce genre de sottises dans votre monde ?

— Et toi, tu philosophes souvent avec des inconnus aux portes de la mort ? demanda Haku, piqué.

— Touché.

Malgré son sourire, le jeune homme semblait de plus en plus faible.

— Je peux au moins connaître ton nom ?

— Kuro.

— Haku.

Le sourire de Kuro vacilla. Ses yeux quittèrent Haku pour se perdre dans le paysage.

— Je suis terrifié, finit-il par souffler. Je ne veux pas mourir ici.

Le cœur d’Haku se serra.

— Et je ne peux pas t’aider.

Il n’arrivait pourtant pas à le laisser là. C’était au-dessus de ses forces.

Un coup d’œil en arrière : Garuda attendait près du cercle de téléportation.

— Tu le pourrais, peut-être, murmura Kuro.

— Haku ! Réveille-toi !

Encore cette voix. Haku regarda derrière lui. Il n’y avait rien.

Il reporta son attention sur Kuro.

— Comment ?

— Emmène-moi avec toi.

— Je ne peux pas faire ça. Je risque de ramener ce qui te ronge dans mon monde. Et nous n’avons pas le droit de faire voyager notre Lien.

— Je n’ai jamais parlé d’emmener mon corps. Je suis le magicien de cristal, tu te rappelles ?

Haku fronça les sourcils.

— Ton âme ?

— Je peux la transférer dans un cristal. Mon corps restera ici, avec les flammes. Il me faut seulement quelqu’un pour emporter le cristal.

— Et tu survivras ?

Kuro baissa les yeux.

— Je ne sais pas. Mais je préfère essayer plutôt que de mourir sur cette place.

— Shinji ! Fais quelque chose, je n’arrive pas à le réveiller. Haku !

— Ça ne sert à rien, Kiko.

Kuro lui tendit une main.

— Tu voulais comprendre pourquoi le destin nous avait liés, non ? Alors regarde.

Haku hésita, jeta un dernier regard vers son professeur, puis lia ses doigts aux siens.

L’histoire de ce monde passa par flashs dans son esprit. De vastes villes. Des flammes. Du sang. Une révolte.

Et Kuro qui courait.

Encore.

Qui fuyait, toujours.

La main de Kuro s’alourdit dans la sienne et la connexion se brisa. La douleur de la Marque s’intensifia. Haku vit celle de Kuro s’assombrir jusqu’à prendre cette teinte noire d’encre qu’il connaissait si bien.

— Je vais sceller mon corps ici, murmura Kuro. Le cristal ne contiendra que mon âme. Je ne sais pas si je pourrai retrouver un corps un jour.

Haku baissa les yeux vers la main qu’il tenait encore.

— Je suis désolé, Kuro. Mais je t’emmènerai avec moi. Et pour le reste, je ferai mon possible. Je te le promets.

— Tu es vraiment étrange, Wicca.

Ses doigts effleurèrent les siens une dernière fois.

Kuro claqua des doigts, faisant apparaître une baguette qu’il brisa pour en dégager une gemme.

— Prends-la aussi. Elle pourrait t’être utile.

Haku récupéra la gemme.

Une lueur s’échappa de la poitrine de Kuro. Elle se concentra en un petit cristal translucide qui vint se poser dans la paume d’Haku. Au même instant, une gangue de cristal enveloppa lentement le corps du jeune homme, jusqu’à l’immobiliser.

L’image se brouilla.

Devint floue.

⁂

Les yeux d’Haku papillonnèrent.

Le visage de Kiko apparut au-dessus de lui. Elle le secouait encore lorsqu’elle vit ses pupilles bleues se fixer sur elle.

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