La nuit était tombée sur Ishgard lorsque Alward acheva de classer le dernier témoignage. La Congrégation s’était progressivement vidée de ses occupants, les discussions s’étaient éteintes et, désormais, seul le grattement de sa plume venait troubler le silence du bureau.
Aymeric avait été appelé à une réunion du Conseil, quelques heures plus tôt. Avant de partir, il lui avait proposé de remettre leur travail au lendemain. Alward l’avait assuré qu’il rejoindrait sa chambre. Bientôt. Il avait simplement omis de préciser quand.
Une lampe éclairait les documents éparpillés devant lui. Il ne lui restait qu’à rédiger son rapport. Alward saisit sa plume. Sa main trembla lorsqu’il la porta à l’encrier. Il crispa les doigts, attendit quelques secondes et tenta de reprendre son travail. Peine perdue. La fatigue engourdissait ses membres depuis plusieurs heures, et la douleur qui parcourait son bras depuis son combat contre Ifrit n’arrangeait rien. Il reposa son poignet sur le bois, en soupirant.
Encore un effort.
Il avait connu pire. Quelques nuits sans sommeil ne viendraient certainement pas à bout du Guerrier de la Lumière. Pourtant, son corps semblait décidé à lui prouver le contraire. Il ferma les yeux, inspira profondément et étira son poignet douloureux. La fatigue n’était pas une blessure. Pourtant, il porta deux doigts contre son poignet, et appela une faible quantité d’éther. Une lumière douce enveloppa son bras, soulageant la brûlure sous sa manche et dissipant momentanément la lourdeur de ses muscles. Alward soupira d’aise. Le soulagement serait de courte durée, mais il lui suffirait pour terminer son rapport.
— Depuis combien de temps faites-vous cela ?
Surpris, Alward retira vivement sa main. Il releva la tête et découvrit Aymeric dans l’encadrement de la porte. Le lord commandeur avait retiré ses gants. Ses traits tirés laissaient deviner que la réunion ne lui avait accordé aucun répit.
— Quoi donc ? demanda Alward d’un ton qu’il voulait innocent.
— Utiliser votre magie pour dissimuler votre épuisement.
— Ce n’était qu’un soin de routine, mon bras est encore faible.
— Je vous croyais guéri ? C’est ce que vous avez dit à notre infirmerie, ce matin.
La mâchoire d’Alward se serra. Aymeric entra dans le bureau, refermant la porte derrière lui.
— Vous aviez promis de rejoindre votre chambre, reprit Aymeric.
— Je n’ai donné aucune heure.
Alward lui adressa un sourire satisfait, espérant clore la discussion. Mais Aymeric ne semblait pas disposé à abandonner. Il contourna le bureau, rassemblant les documents en une pile parfaite, avec une dextérité qui surprit Alward.
— Vous avez terminé.
Le ton ne laissait aucune place à la négociation. Alward sentit l’agacement monter. Il avait passé la journée à lire le témoignage de nobles qui se disputaient sur des détails insignifiants, à chercher comment régler leurs querelles et empêcher une nouvelle guerre de mille ans. Il avait également passé la journée à contenir une fatigue qui lui rendait chaque heure plus pénible que la précédente. Sa langue claqua contre son palais.
— Vous n’avez aucune autorité sur moi.
— Je le sais.
— Alors, cessez de vous comporter comme si…
Il s’était redressé. Un vertige interrompit sa protestation. Alward se raccrocha au bord du bureau, les deux mains plaquées contre le bois. La pièce vacilla, brouillant les lignes des documents et le contour des meubles. Il ferma les yeux.
Pas maintenant.
Il entendit les pas d’Aymeric. Il contourna le bureau, puis s’immobilisa à proximité. Alward s’attendait à sentir une main sur son épaule, mais le lord commandeur se contenta d’attendre, suffisamment près pour le rattraper si ses jambes cédaient définitivement.
Alward lui en fut reconnaissant.
Il attendit que le vertige passe, inspira lentement et releva la tête. Son cœur battait désagréablement vite.
— Je vais bien.
— Je n’ai jamais entendu une phrase prononcée avec moins de conviction.
— Vous présidez la Congrégation. J’en doute.
Aymeric sourit. Alward détourna le regard. Il ne voulait pas de cette sollicitude, pas aujourd’hui. Pas maintenant. Elle lui rappelait trop ce qu’il s’efforçait d’oublier depuis des jours : ses limites, son impuissance et cette douleur sourde qui ne le quittait jamais vraiment. Il repoussa sa chaise.
— Je vais rejoindre ma chambre.
Alward récupéra ses affaires et fit quelques pas vers la porte.
— Alward.
Il s’immobilisa, la main déjà tendue vers la poignée. Lorsqu’il se retourna, Aymeric semblait hésiter.
— Lorsque nous étions sur le promontoire, je vous ai dit que je vous écouterais si vous souhaitiez parler de lui.
Le cœur d’Alward se serra.
Haurchefant.
Il revit malgré lui le bouclier abîmé, puis une stèle dressée au milieu de la neige. Un souvenir en appelait toujours un autre. Un sourire, un rire, un chocolat chaud. Quelques paroles échangées au coin du feu… Puis, cette image qu’il aurait tout donné pour oublier.
Un sourire sied mieux à un héros.
Alward reporta son attention sur la porte.
— Je m’en souviens.
— Cette proposition est toujours valable, Alward.
Il aurait pu accepter. S’asseoir quelques minutes, parler de lui : les souvenirs, les sentiments… le vide. Aymeric l’écouterait, il n’en doutait pas. Mais que pouvait-il lui dire ? Qu’il lui arrivait encore de chercher Haurchefant du regard ? Qu’il se surprenait parfois à penser qu’il devrait passer au manoir des Fortemps, avant de se rappeler qu’il n’y retrouverait plus que le regard éteint d’Edmond ?
Il n’avait pas envie de rouvrir cette blessure.
— Je n’ai rien à dire.
Le mensonge passa difficilement entre ses lèvres.
Aymeric l’observa quelques instants, avant d’incliner légèrement la tête. Alward ouvrit la porte et s’engagea dans le corridor. Après quelques pas, un nouveau vertige l’obligea à ralentir. Il effleura le mur du bout des doigts, attendit que la sensation se dissipe et reprit sa marche. Derrière lui, Aymeric était resté dans le bureau.
Cette retenue lui fit plus de mal que s’il l’avait arrêté.
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