#18 – Souvenirs

033 - Souvenir

Des voix. Le grincement d’une porte. Le claquement d’une serrure. La bibliothèque fermait ses portes.

Lilith s’étira.

Cela faisait plus de quatre heures qu’elle était recroquevillée derrière l’enrouleur publicitaire de l’exposition temporaire : Une vie d’avant. Elle examina les alentours, à l’affût du moindre mouvement, du moindre bruit. Ethan avait beaucoup insisté : elle n’aurait que quelques minutes pour trouver cette fichue clé.

La bibliothèque de Parisium était gigantesque. Une bâtisse qui mêlait modernisme et antiquité avec, pour seul résultat, un goût douteux. Des colonnes romaines titanesques soutenaient un dôme technologique en femtotech, qui illuminait le parvis et les alentours sur près d’un kilomètre. Les murs de pierre taillée pastichaient les œuvres des peintres d’époque, sous couvert de culture. Un égotrip assumé, dirait Ethan.

À l’intérieur, l’antique avait laissé place aux technologies d’aujourd’hui : des androïdes au service des lecteurs, toujours capables de renseigner sur l’emplacement d’un livre ; des véhicules autogérés aptes à vous conduire aux quatre coins de la bibliothèque, répartie sur cinq niveaux. Et, en tant que mémoire officielle de Quantons, elle était également très bien gardée.

Infiltrer le bâtiment était facile pour Lilith, grâce à son absence de chaleur corporelle. En revanche, les caméras, les détecteurs de mouvement et les gardes organiques auraient tôt fait de la repérer.

Son oreillette grésilla.

— Tu te rechargeras plus tard, nous sommes pressés. Prends à droite, compte sept secondes et ensuite, gauche, droite, gauche.

Elle suivit ses instructions, quitta l’exposition et longea une étrange fresque à l’effigie d’un certain Victor Hugo, sur laquelle on pouvait lire : Bientôt disponible. Puis, Lilith traversa successivement les ailes Histoire, L’Éclair et Veille et Technologie, avant de se retrouver nez à nez avec une porte portant la mention : Personnel uniquement.

Elle la poussa.

— Qu’est-ce que tu vois ?

— Les éléments manquants de l’exposition et beaucoup de livres, dit-elle en effleurant une couverture. Discours de la méthode.

— Ils ne sont pas manquants. Ce sont des livres interdits… Quoi d’autre ?

— D’autres livres. Quelques pièces détachées d’automates. Une échelle.

— Voilà ta destination !

Lilith posa le pied sur le premier barreau, éprouva sa solidité, puis commença à grimper.

L’échelle menait à une estrade de bois vieilli. À bien y regarder, Lilith avait l’impression d’avoir fait un saut dans le passé. La scène représentait un bureau ancien dont les murs étaient couverts de bibliothèques.

Une silhouette humaine aux cheveux blancs, vêtue d’une élégante toge noire, était accoudée au bureau. Elle contemplait le cadran d’une montre à gousset. Devant elle reposait un carnet de notes sur lequel une plume gouttait encore.

Lilith s’approcha.

Les aiguilles de la montre étaient arrêtées. Elle remonta le mécanisme. La silhouette s’éveilla de son sommeil artificiel en même temps que les aiguilles et griffonna quelques lignes sur le carnet, puis reprit sa pose dramatique.

— Alors ?

Lilith soupira.

Un androïde. Ce n’était qu’un androïde. De ceux que l’on trouvait dans les musées pour montrer à quoi ressemblait le monde d’avant. Un fantôme de l’humanité d’avant l’Éclair. Elle s’approcha du carnet.

« Chaos prodigieux ! la cendre emplit les rues,
La terre revomit des maisons disparues ;
Chaque toit éperdu se heurte au toit voisin ;
La mer bout dans le golfe et la plaine s’embrase ;
Et les clochers géants, chancelant sur leur base,
Sonnent d’eux-mêmes le tocsin ! »

Sous le fragment de poème, trois mots avaient été griffonnés :

« Qui suis-je ? »

— Hum… C’est un ancien poème. Donne-moi quelques secondes. Ah ! C’est ça ! Le poème, c’est du Victor Hugo ! Les Chants du crépuscule. On dirait… la partie sur le Vésuve ? Tu as un truc là-dedans qui rappellerai l’Italie ? Ou Pompéi ?

Lilith laissa courir ses yeux dans le petit bureau.

— Ethan ? Il y a un globe.

— C’est ça ! Cherche une zone particulière au niveau de l’Italie.

Elle repéra la péninsule italienne, puis fit courir ses doigts sur la région indiquée. Un « clic » retentit. Une portion du globe pivota, dévoilant une petite cavité tapissée de velours et, au-dessus, une clef.

— Ethan ? Ce n’est pas la bonne clé.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? Montre-moi.

Le visage de Lilith s’effaça dans un concert de rouages. Ses composants optiques se déployèrent, analysant lentement l’objet sous tous les angles. La forme correspondait à celle d’une clé ancienne. Pourtant, aucun panneton ne prolongeait sa tige. À sa place, une structure métallique finement ouvragée dessinait un motif dont elle ne parvenait pas à déterminer la fonction. Dans son oreillette résonna le bruit d’un poing frappant une tôle.

— Je vais lui faire passer l’envie de se foutre de notre gueule, à celui-là. Rentre. Nous avons du travail.

Lilith s’apprêtait à ranger l’objet lorsqu’une vibration parcourut ses doigts. Elle fixa à nouveau la clef. Aucune anomalie thermique. Aucune émission électromagnétique. Aucun mécanisme actif. Pourtant, elle avait senti quelque chose.

Une image traversa son esprit. Un ciel rouge. Une immense étendue de poussière. Et, quelque part, une voix qui l’appelait. Lilith cligna des yeux.

L’image avait disparu.

— Lilith ? Tu m’entends ?

Elle fixa l’objet au creux de sa main. Elle ne connaissait pas cet endroit. Aucune de ses banques de données ne contenait cette image. Alors pourquoi avait-elle eu l’impression de la reconnaître ?

— Lilith !

— Je rentre, Ethan.

Elle referma les doigts sur la clé. Dans son oreillette, Ethan jurait encore. Mais Lilith ne l’écoutait plus. Au creux de sa paume, l’objet vibra de nouveau.

Un souvenir.

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