L’amphithéâtre sentait l’encens et la craie.
Lysandre contempla les sièges vides, les mains posées à plat sur le bureau. D’ici quelques jours, ils seraient occupés par une centaine d’étudiants, prêts à suivre leur premier cours théorique sur la magie. Un cours qu’il n’avait plus assuré depuis un an.
Il inspira profondément, puis releva une main. Une craie blanche s’éleva du bureau et fila jusqu’au tableau noir, où elle s’immobilisa.
— Qu’est-ce que les flux ?
La craie s’agita et inscrivit la question sur toute la longueur du tableau. Lysandre contempla son œuvre quelques instants, avant de soupirer. D’un mouvement de la main, il effaça les mots.
— Trop vague…
Il réfléchit un instant, fouilla dans ses souvenirs de professeur et reprit, d’une voix plus assurée :
— Les flux magiques. Pour les non-initiés, une légende inventée par notre ordre. Après tout, les flux ne sont ni palpables ni visibles à l’œil nu. Mais n’imaginez pas un seul instant pouvoir pratiquer la magie sans eux !
Il marqua une pause, le regard tourné vers les premières rangées de l’amphithéâtre. Un sourire lui échappa. Il avait prononcé cette introduction des dizaines de fois. C’était, mot pour mot, la préface du livre Histoire des flux de France et d’Europe, par Kenny Trinket. Un ouvrage de référence. Son ouvrage préféré.
— Nous possédons aujourd’hui des dispositifs capables de les révéler, certes. Mais un magicien expérimenté peut également les percevoir sans aucun instrument.
Il se plaça au centre de l’estrade et leva la main. Les yeux fermés, il chercha cette sensation familière, celle qui lui avait toujours permis de distinguer les courants magiques parcourant le monde. Une présence discrète pour les novices, mais aussi naturelle pour lui que de respirer. Une première lueur apparut au-dessus de ses doigts. Puis une deuxième.
De fins filaments blancs scintillèrent dans l’air. Certains s’enroulèrent autour de son poignet, tandis que d’autres se déployaient vers les sièges vides. La craie, pressée contre le tableau, se mit à trembler.
— Voyez. Les flux ne sont pas une légende. Ils sont…
Les filaments vacillèrent.
Lysandre fronça les sourcils et renforça sa concentration. La lumière retrouva brièvement son éclat, avant de faiblir de nouveau.
— Ils sont…
Une brûlure lui traversa la gorge. Une vague de chaleur parcourut son corps entier, suivie d’un frisson. Sa respiration s’accéléra. Il tenta de stabiliser les flux, en vain.
Encore un instant.
La magie retomba en même temps que la craie. Il porta une main à sa gorge et se mit à tousser. La douleur irradiait jusque dans sa poitrine. Il recula de quelques pas, chercha le bord du bureau et s’y agrippa pour garder un semblant d’équilibre.
Bon sang…
Il reprenait péniblement son souffle lorsqu’un grincement retentit en haut de l’amphithéâtre. Lysandre releva brusquement la tête. D’un geste, il ordonna à la brosse d’effacer le tableau, avant de se redresser tant bien que mal. La silhouette d’Halbert apparut dans l’encadrement de la porte.
— Halbert, lança-t-il d’une voix encore étranglée. Je ne m’attendais pas à te voir ici.
Le recteur demeura quelques instants immobile, les yeux rivés sur lui.
— On m’a dit que tu avais demandé l’accès à l’amphithéâtre pour prendre tes marques. Je voulais t’en remercier.
Lysandre attrapa sa bouteille d’eau et en avala plusieurs gorgées, espérant calmer la brûlure qui lui irritait encore la gorge.
— Tu trembles, remarqua Halbert en arrivant à sa hauteur.
— Ce n’est rien.
Lysandre soupira et reposa sa bouteille.
— Je ferai l’impasse sur la démonstration, le jour J.
— Ce ne sera pas nécessaire. Nous avons un révélateur de flux au manoir. Je te le ferai apporter.
— Je suis parfaitement capable de présenter un cours sans artifices, Halbert.
— Je n’en doute pas.
Cette réponse, prononcée avec une sincérité désarmante, eut le don de l’agacer davantage. Halbert posa les yeux sur le tableau noir, puis sur la craie brisée.
— Tu n’as rien à prouver, Lysandre. Je t’ai demandé d’enseigner, pas de réaliser des prouesses devant tes élèves.
— Des prouesses ? Nous parlons de visualisation des flux. Un enfant peut le faire avec les bonnes instructions !
— Et c’est justement ton rôle. Instruire.
Lysandre aurait voulu répliquer, mais les mots lui manquèrent. Halbert avait raison, et cette simple constatation lui était particulièrement désagréable. Le recteur resta silencieux quelques secondes, avant de reprendre :
— J’irai chercher le révélateur. Tu pourras l’utiliser, si tu le souhaites.
Halbert lui adressa un dernier regard avant de monter les marches.
— Et ne force pas trop.
La porte se referma derrière lui. Lysandre finit par se laisser tomber sur sa chaise. Comment diable allait-il pouvoir enseigner les flux s’il était lui-même incapable de les manipuler ? Il contempla la craie brisée. D’un mouvement des doigts, il fit léviter les morceaux pour les réassembler. La craie reconstruite s’éleva sans difficulté, et se plaça à nouveau contre le tableau noir, attendant ses instructions.
La lévitation était infiniment plus complexe, pourtant, que la visualisation des flux. Il eut un rire amer.
Je n’ai plus rien d’un « maître des flux ». Me voilà devenu chaton en apprentissage…
D’un geste sec, il renvoya la craie sur le bureau. Puis il rassembla ses affaires et quitta l’amphithéâtre, refermant la porte avec bien plus de force que nécessaire.

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